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Espoir et adaptation 2 – L’escalade d’engagement

Waitin' for Godot in Podzhigorodovo - carlfbagge

Dans l’article précédent, il était question de l’espoir qui vient parfois nourrir notre patience dans une attente peu payante. Voyons à présent quel autre schéma de pensée peut nous amener, cette fois, à déployer de l’énergie et des ressources pour faire aboutir nos tentatives.

 

 

Escalade d’engagement

Avez-vous observé que parfois, alors que nos efforts ne payent pas, nous insistons dans la même voie, quitte à dépenser un prix élevé en énergie et en moyens ? L’espoir d’aboutir sert alors à nous protéger du coût de la “dépense gâchée”, et nous entraîne dans une escalade d’engagement.

Identifié par Arkes et Blumer* en 1985, ce phénomène consiste à préférer renouveler un choix dans lequel on a déjà investi (du temps, de l’argent, des ressources) même quand des options plus avantageuses ou prometteuses se présentent à nous. En effet, nous avons du mal à renoncer à ce que nous aurons alors investi.. à perte !

C’est ce qui nous arrive quand nous patientons 10, 20, 40 minutes à l’arrêt de bus au lieu de rentrer à pied (pour 2 kilomètres) ou de prendre un autre moyen de transport. Plus nous attendons ce bus, plus il y a – en théorie – de chances qu’il arrive et plus, surtout, l’attente que nous avons consommée pèse dans notre décision. Avoir attendu 30 minutes en pure perte ? Alors que je pourrais être déjà chez moi si j’avais lâché plus tôt ? Jamais !

Maintenir ainsi un choix quand il devient difficile à justifier rationnellement, c’est ce qui définit l’escalade d’engagement.
Quelques exemples : la guerre du Vietnam, de grands projets industriels dans lesquels on réinvestit malgré l’échec ou un surcoût de taille…

« Errare humanum est, sed perseverare diabolicum est »
(l’erreur est humaine, mais s’entêter dans son erreur est diabolique)

Voyons deux exemples en management.

Quand ça veut pas… ça veut pas

 

Fabrizio manage une équipe de 5 personnes, dont l’une lui donne du fil à retordre : Cécile. Quand il a pris son poste, son N+1 l’avait prévenu (“tu auras du boulot avec elle, ton prédécesseur n’a rien pu en tirer”.) Dès les premières semaines, Fabrizio a pu en effet constater que Cécile n’en faisait qu’à sa tête, ne suivait pas les consignes, prenait ses erreurs à la légère etc. Il a passé du temps avec elle, beaucoup de temps, variant le ton et la forme, d’abord ferme puis très souple, persuadé que cet accompagnement et ce suivi quotidien permettrait de révéler le potentiel de Cécile. Voilà un manager qui croit en ses collaborateurs, n’est-ce pas merveilleux ? Seulement voilà, Cécile continue à travailler comme elle l’entend, les progrès sont minimes et éphémères (Fabrizio les trouve significatifs), le N+1 de Fabrizio propose d’envisager un licenciement. Fabrizio se bat depuis 18 mois pour faire évoluer la jeune femme, il y a consacré temps et énergie, parfois au détriment de sa relation avec le reste de l’équipe. Il insiste auprès de son chef qui lui répond “on lui a laissé sa chance, tu as beaucoup investi, ça suffit.”
La PME Eco-Bureaux travaille avec une agence de relations presse qui ne donne pas satisfaction : très peu de résultats concrets contrairement aux promesses faites par l’agence, et malgré les interventions du PDG auprès de l’agence, rien ne change. A ce stade, Eco-Bureaux a investi avec cette agence des semaines de briefing et de travail et des dizaines de milliers d’euros en achat de prestations.
Changer maintenant d’agence, ce serait s’asseoir sur ces dépenses en temps et argent, et tout recommencer avec une nouvelle agence. Le PDG d’Eco-Bureaux a du mal à s’y résoudre, et poursuit sa collaboration avec l’agence. Plus il la poursuit, plus il a du mal à en sortir car la perte qu’il perçoit augmente avec le temps !

Dans ces deux exemples, l’espoir contribue à freiner le virage à 180°.

C’est l’espoir de ne pas avoir à payer un prix ou à affronter des émotions inconfortables (peur, colère, déception…), espoir d’une amélioration spontanée, d’une possibilité qu’on n’aurait pas vue et qui éviterait d’avoir à faire autrement.

Négociation avec la perte, moteur de la persévérance, l’espoir peut nous amener à aboutir (qui n’a jamais soulevé, contre toute attente, une montagne ? Ou vu la situation se dénouer d’elle-même un beau matin ?)

Mais bien souvent, il va de paire avec le refus d’un renoncement, qui nous amène à :

  • soit à patienter encore, les astres finiront bien par être alignés pour ce que je souhaite arrive : ce bus va finir par venir, ce patron va finir par reconnaître mon travail, cette relation va finir par s’apaiser (comme Virginie)
  • et peut-être à nous adapter encore mieux à ce qui ne nous convient pas
  • soit à lutter toujours plus fort

Quelques croyances et principes de vie peuvent jouer dans ces situations :

  • “Quand je m’engage dans quelque chose, je vais au bout”
  • “Si j’abandonne, je vais manquer le dénouement qui est tout proche”
  • “Abandonner c’est être faible”
  • “Abandonner c’est échouer”
  • “Je déteste l’idée d’avoir fait tout ça pour rien”

Attendre encore ou insister… pour s’épargner

Finalement, cet espoir qui fait attendre ou persévérer, c’est peut-être l’autre face de la peur du changement. Nous évoquions dans l’article précédent le coût qu’il y a à changer ses représentations, sa vision du monde.
Il y a aussi le prix à payer lié aux conséquences du 180°.

Imaginez. En route pour les vacances à la neige, vous n’êtes plus qu’à quelques dizaines de kilomètres de l’arrivée quand vous sortez de l’autoroute. Votre GPS vous indique une petite route, que vous prenez. Un quart d’heure plus tard, la route se resserre, vous traversez des villages de plus en plus petits… mais vous faites confiance au GPS. Vous roulez, vous roulez, la route monte et devient enneigée, votre voiture dérape, bientôt vous devez vous rendre à l’évidence : cette route va vous donner du fil à retordre, le GPS s’est sans doute trompé. En vérifiant sur la carte, bingo, l’intelligence artificielle vous a envoyé sur des chemins de traverse, alors qu’une départementale partait directement vers votre destination.
Que faire ? Continuer, au risque de vraies galères, ou rebrousser chemin pour 30 minutes de cette route sinueuse, et revenir au point de départ pour récupérer la départementale ?
A cet instant qu’est-ce qui vous freine pour faire demi-tour ? Ce 180° a quelques conséquences :
entériner l’erreur : nous nous avons fait fausse route
encaisser la perte : de temps, notamment, et d’efforts vains (tout ça pour ça, l’investissement perdu)
accepter d’arriver bien plus tard que prévu – alors qu’il restait un espoir, qui sait ?
mais aussi : modifier sa carte du monde, en regardant désormais les indications du GPS avec une certaine méfiance… alors que vous aimiez vous reposer sur cet outil.De valse-hésitation en négociation intérieure (au pire, c’est sympa les petits villages, ça fait partie des vacances ? Non ? Non… ok…), vous rechignez à faire demi-tour.
Et comme “il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis”, vous finissez par rebrousser chemin (en pestant).

Autre version de l’histoire : arriver après 5 heures de marche au pied d’une montagne, que l’on pensait franchir en escalade, s’apercevoir qu’on n’a que 60 m de corde alors qu’il en faudrait 100… et après âpres débats, se rendre à l’évidence : pas d’autre choix que de faire demi-tour.

Cette petite histoire pour illustrer ce qui se joue quand nous sommes amenés à renoncer à une stratégie ou à un but : un tiraillement entre espoir de voir ses efforts aboutir, et la peur qu’ils soient précisément une voie sans issue.
L’énergie du changement se lève au moment où l’on se dit “hm, ce que je fais ne fonctionne pas, il faudrait que j’essaie autre chose”,
et l’espoir vient parfois l’éteindre en nous faisant miroiter que sans changer de stratégie, nous pourrions voir nos efforts aboutir.

Bien sûr, ce qui rend ce débat délicat c’est qu’il est difficile de savoir quand il est raisonnable de persévérer, et quand il faudrait au contraire lâcher prise.
(Lire à ce sujet : Persévérer ou lâcher prise)

La vie à rebours

Quand sommes-nous dans une illusion, quand nous mettons-nous le doigt dans l’oeil ?
L’avenir seul peut le dire.

“La vie doit être vécue en regardant vers l’avenir, mais elle ne peut être comprise qu’en se retournant.”
Sören Kierkegaard

Il est en revanche intéressant, quand nous nous sentons insister dans un choix, de nous poser la question qui suit :

Et si nous étions sûr que, malgré tous nos efforts, ce choix ne soit pas payant ?

Si Fabrizio était sûr que Cécile ne changerait pas ses comportements qui posent problème ?
Si le PDG d’Eco-Bureaux avait la certitude que l’agence de relations presse ne donne pas de meilleurs résultats sur les 6 ou 12 prochains mois ?

Que feraient-ils, que ferions-nous alors de différent ?
Quel serait notre plan B, ou plan C ?

Questions pour vous

  • Vous arrive-t-il d’être dans une escalade d’engagement ?
  • A quoi le repérez-vous ?
  • Que perdriez-vous à prendre une autre option, à lâcher votre choix initial ?
  • Et selon la nouvelle option choisie : que vous coûterait ce changement ?

Source : Arkes, H.R., & Blumer, C. 1985. The psychology of sunk cost. Organizational Behaviour and Human Decision Processes, 35:124–40

2 comments

  1. Sandrine Donzel

    Super article, comme d’habitude ! Ces 2 articles sur l’espoir sont vraiment éclairants et hyper intéressants. Merci !

    1. Karine

      Merci Sandrine ! Je lis aussi tes articles avec grand intérêt, ils sont inspirants ;)

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