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Sois heureux (et que ça saute)

Port du bonheur obligatoireParce que nous ne sommes pas des machines, il arrive que notre ressenti ne soit pas exactement celui que nous attendions, ou auquel les autres s’attendent dans notre situation. En particulier, cela peut devenir une difficulté (voire un problème) quand ce sont les émotions positives qui se font désirer : cache ta joie, avec la chance que tu as ! Qu’attendons-nous pour être heureux ? Plus cette injonction se fait présente et plus le bonheur nous échappe, peut-être parce qu’il s’apprivoise et se laisse inviter mais jamais attraper. 

Un ressenti mi-figue mi-raisin quand tout nous sourit, est-ce autorisé ? Et où commence l’impuissance (voire les dégâts) de la pensée positive ?

Deux histoires simples qui peut-être parleront à certains d’entre vous : comment Stéphane a failli (vraiment) rater ses vacances tant attendues, et comment Coralie a échappé à un gros coup de blues après avoir obtenu sa promotion rêvée.

Stéphane, l’Homme-Enfin-En-Vacances

Stéphane n’est pas parti en vacances depuis un an. Il a travaillé comme un fou toute l’année, même les samedi. Les dimanche, il a dormi. Alors ses vacances d’été, il y pense depuis février, quand il a passé des heures avec sa femme à consulter les annonces de locations de maison à Paradis-les-Flots, pour choisir LA villa de rêve avec piscine, à 5 minutes d’une plage préservée des foules. Six mois que Stéphane y songe, à ses heures exténuées, comme le nomade assoiffé rêve du puits, là-bas, au bout du désert. La villa. La plage. Les grillades. Les cigales. Le bleu de la mer.

Arrivent les vacances, celles des autres, bientôt les siennes, enfin ! Le délice de boucler sa valise, de choisir de bons livres (lire… des fictions, de l’inutile, lire pour rien !) Stéphane valise et salive. Stéphane se sent revivre, se voit revivre là-bas, au bord de la piscine enchanteresse.

C’est le départ, le train de la joie, l’arrivée tous sens ouverts aux senteurs de pins, au chant des cigales, à la douceur du vent. La villa « La Joie de Vivre » est parfaite, les enfants crient de joie justement, Madame commente chaque pièce avec ravissement, Stéphane… Tiens ? Stéphane semble ailleurs.

C’est ici que le premier nuage apparaît dans le ciel intérieur de l’Homme-Enfin-En-Vacances : il n’est pas aussi content qu’il pensait l’être. Voire, se dit-il, qu’il devrait l’être. Car il prête attention à cette première dissonance entre le bonheur auquel il s’attendait, et celui qu’il ressent. Bien sûr, il vient d’arriver, la fatigue du voyage, celle de la semaine de travail tout juste achevée, bien sûr il faut se laisser le temps pour exulter… mais quelque chose lui dit que ce ne sera pas si simple.

Troisième jour de vacances. Les enfants s’éclatent. Madame rayonne. Stéphane se sent déprimé. Plus sa famille profite, plus il se sent à côté de la plaque. Quand son épouse lui demande gaiement de quoi il a envie aujourd’hui, Stéphane se sent perdu : il n’a envie de rien ! Son épouse tente de lui transmettre sa bonne humeur, de lui montrer le côté ensoleillé de cette journée. Mais bizarrement (ou pas), plus elle insiste « c’est fantastique cet endroit, quelle chance d’être là ! Tu ne trouves pas ? », plus Stéphane sent un malaise dans sa propre réponse « oui, bien sûr, c’est super ».

Comment pourrait-il dire ce qu’il ressent ? Ce vide, cette désorientation, comme une abeille en vacances, sans ruche ni mission, avec obligation de contempler le ciel et la mer ? Les messages des amis – qui ont vu les photos sur Facebook, postées par Madame qui ne boude pas son plaisir – ajoutent encore au malaise :

« Eh ben ça va pour toi, veinard ! Profite bien, ça passe vite » « Tu dois être trop content après cette overdose de travail, profite ».

Profiter ? Oui bien sûr, je dois profiter de cette chance, là, aujourd’hui, vite, c’est déjà l’après-midi, demain une nouvelle journée de passée, restent 12… dont il faut pleinement profiter.

Les sentiments se succèdent dans le cœur de Stéphane comme les risées sur l’eau : solitude, doute, peur, panique même (« je dois être malade »), dégoût, tristesse.

Un matin, il finit par parler à son épouse, de ce bonheur qui ne vient pas, de ce goût absent, comme un cauchemar :

« C’est comme réserver dans un restaurant, six mois à l’avance, le menu gastronomique, et une fois à table, les plats n’ont aucun goût dans ta bouche. Pire : autour de toi tout le monde s’extasie. Tu te sens malade, ou nul. »

L’épouse de Stéphane, pleine de sagesse, lui répond qu’il n’est pas obligé de trouver du goût à ses vacances, après tout c’est juste une villa au bord de la mer, pas le Pérou, et que surtout, plus il se dit qu’il devrait être joyeux / heureux / content et plus il risque de contrarier ce processus naturel qui est celui des émotions positives. « Prend les journées comme elles viennent » lui dit-elle, « se reposer et juste ne rien faire c’est déjà bénéfique ».

Et elle ajoute cette phrase qui soulage beaucoup Stéphane :

« Tu sais, tu es sans doute bien trop fatigué pour prendre du plaisir à quoi que ce soit. Et c’est ainsi, tu ne peux rien y faire. »

A partir de ce moment, Stéphane cesse de lutter. Il se laisse faire, il n’attend rien de bien, rien de magique. Et à son insu, petit à petit, le ciel devient plus bleu, la mer scintille davantage ; sans qu’il s’en rende compte, à pas feutrés, les plaisirs simples reviennent lui rendre visite : tiens, cette pêche a un goût délicieux, cette étoile de mer est d’un rouge éclatant, j’ai si bien dormi, et si nous allions nous promener dans le village…

Coralie et sa promotion de rêve

L’histoire de Coralie ressemble à celle de Stéphane, à la seule différence qu’il s’agit pour elle d’un événement professionnel.

Manager d’une petite équipe depuis 5 ans, elle a mis toutes les chances de son côté pour obtenir la place de sa N+1 qui part en retraite… dans quelques mois. Et voilà que la bonne nouvelle arrive, le sésame tant attendu, Coralie est promue au poste auquel elle aspirait, elle devient Directrice d’un service qu’elle aime beaucoup, avec des personnes formidables qui l’apprécient, dans un métier qui la passionne.

Elle doit être folle de joie, vous dites-vous. Elle devrait en effet, qui ne le serait pas dans ces conditions ? ai-je envie de vous répondre avec un clin-d’œil appuyé.

Car Coralie est touchée par le même mal que Stéphane : après toute cette attente, la réalité n’a pas le goût rêvé.

Au début, elle botte en touche en réponse aux multiples félicitations : “je ne réalise pas encore”. C’est sa manière de gagner du temps, pendant que l’Enthousiasme se fait attendre, sans doute pris dans les embouteillages. Il viendra, c’est sûr. C’est le poste de mes rêves, c’est ce que je voulais le plus, maintenant je vais célébrer ma réussite, goûter mon bonheur.

« Tu dois être comme une folle! » « J’imagine ton bonheur, profite », « Bravo, tu as de quoi être fière, je me réjouis avec toi ». « On fête ça quand ? »

Les messages de son entourage rendent plus cuisante l’absence de l’Enthousiasme dans son paysage intérieur. Et en même temps, par chance, personne ne doute de son bonheur et donc, aucune question ne lui est posée sur ce qu’elle ressent vraiment. « Tu es contente ? Oh j’imagine à quel point… Tu n’as pas besoin de le dire. »

Coralie se sent en colère contre elle-même, mais enfin quoi, s’il y a un moment pour profiter et célébrer, c’est bien maintenant ! « Pourquoi cet état mi-figue mi-raisin, cet état de rien du tout ? » se dit-elle. Des moments comme ça elle n’en aura pas cinquante, c’est comme une mention au bac ou un ticket de loto gagnant. « Mon bonheur c’est maintenant ! » Elle essaye de positiver, mais plus elle essaye, plus monte en elle une sourde angoisse…

À vous de jouer ;)

Vous êtes un collègue et confident de Coralie, vous êtes plein de sagesse, que lui dites-vous ?

 

8 comments

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  1. Yann-Eric Tourneur

    Bonjour Karine, joli article, avec une belle plume et des touches poétiques !
    Je crois que je lui dirais simplement :
    « Tu sais, on a l’habitude de tout se dire au boulot, et on se connait bien… Je vois bien que quelque chose te préoccupe… Comment te sens-tu ? »

    Belle journée
    Yann-Eric

  2. Estelle Boutan

    Hello Karine
    Merci de ce joli article ! Oui les émotions ne peuvent pas être sur commande !
    Je dirais en substance à Coralie :
    « Après des mois d’attente et de travail, c’est normal de se sentir désorientée lorsqu’on vit un tel changement, et même de ne plus comprendre ce qu’on ressent ! Comme le joueur de loto qui gagne soudain le jackpot et qui traverse un tourbillon d’émotions contradictoires et entremêlées : le choc, le blues de quitter une situation connue, la peur mêlée d’excitation face à l’inconnu, la déception face à la réalité, le stress mêlé d’envie face aux nouveaux défis …
    Laisse le temps au tourbillon de se décanter, et prends le temps de vivre chaque minute sans rien attendre. »

    Merci d’aborder ce sujet passionnant. As-tu lu mon dernier article qui traite justement des tentatives de contrôler les émotions dans le dernier film PIXAR : http://www.palo-alto-et-compagnie.com/le-film-vice-versa-avec-les-yeux-de-palo-alto/ ?

    Bises
    Estelle

  3. Carine

    Bonjour Karine

    j’ai commencé à lire ‘plaidoyer pour le bonheur’ de Matthieu Ricard. C’est pas mal à lire dans son genre.

    je dirais à Coralie qu’elle est en train d’essayer de provoquer quelque chose qui devrait être spontané, et qu’en voulant absolument avoir une grande joie suite à sa prise de fonction, elle est peut être en train de passer à côté de satisfactions plus petites. D’un côté il y a ce job qu’elle a imaginé et rêvé pendant des années, et de l’autre côté la réalité un peu ordinaire: il ne lui est pas poussé de 3ème bras pendant la nuit, il n’y a pas eu de paillettes tombant du ciel. Peut être en fait parce que pendant ces années elle a progressé pas à pas, et qu’en franchissant la ligne, elle ne vient en fait que de faire un pas de plus, et que trouver des raisons de célébrer ce pas là plus qu’un autre, ce n’est pas évident, et qu’elle a le droit de ne pas être en proie à un enthousiasme débordant mais juste calmement satisfaite.

  4. admin

    Merci de vos partages, quels riches points de vue !
    J’aime bien ton approche empathique Yann-Eric, ça me semble une bonne entrée en matière avec Coralie, sans idée préconçue, dans l’ouverture et l’échange.

    Bien vue la confusion émotionnelle et le tourbillon Estelle – et je vais lire ton article de ce pas et je sens que nous allons encore lancer une série ping-pong ;)

    et Carine comme d’habitude, je me régale en te lisant (surtout le coup du 3e bras, c’est tellement ça). C’est très juste ton histoire de dernier petit pas non différent des autres, et qui ne déclenche pas le MEGAAA-BONUUUS comme au flipper.
    Tout ça parle de l’écart entre nos attentes et la réalité, entre ce que nous projetons d’avance, et ce qui nous arrive en vrai.

    Merci, Coralie se sent déjà mieux grâce à vous !

  5. Marina Blanchart

    Merci pour ce chouette article !!! Je pense que c’est une des choses les plus difficiles dans notre travail de contrer les « injonctions paradoxales » que se lancent les êtres humains quand ils voudraient ressentir autre chose que ce qu’ils ressentent ! Nous avons souvent tendance à leur expliquer comment ils se coincent et la difficulté est de leur faire ressentir… afin qu’ils vivent vraiment l’expérience émotionnelle qu’accepter leur émotion, même négative est moins douloureux que lutter contre elle… Il y a en quelque sorte double peine…

    Vraiment super ! Merci et bravo Karine ! A très bientôt chez VIRAGES !!

  6. Baudry lemoine

    Bonjour Karine,
    belle plume en effet !
    Je leur dirais simplement que tout ça est bien normal, puisque le cœur, le corps et l’esprit ne s’enthousiasment pas du réchauffé…
    Le poste ou les vacances ont déjà été tellement rêvés, imaginés qu’ils ont déjà été vécus.
    Alors pourquoi s’enthousiasmer de quelque chose de déjà connu ?
    L’enthousiasme est souvent marié à la surprise, or dans les deux cas la surprise est LA grande absente de l’histoire.
    Le poste, les vacances étaient prévus et prévisibles, d’où une émotion en 1/2 teinte.
    A bientôt

  7. Philippe Horin

    Coucou Karine !

    Avec tous les changements en cours (déménagement, démission de a fonction publique pour monter ma société…), je reprends un peu le temps de te lire. Et c’est toujours avec autant de plaisir, de bonheur même puisque l’on est en plein dedans !

    Je te te donne rapidement ce que m’inspire tes deux situations avec ma vision  »neuronale » comme toujours :-) et non de coache pour essayer de compléter ton excellente approche du lâcher prise.

    Notre cerveau fonctionne en relatif. Il est sensible aux écarts seulement. Il ne sait que comparer. Il est incapable de se positionner dans l’absolu. Nous ne savons donner un ‘la’ dans l’absolu. Même les musiciens ont besoin du diapason.
    Alors lorsque nous nous nous attendons à du bonheur (les vacances …), nous avons déjà engendré de la dopamine dans notre circuit de la récompense. Mais souvent, cela ne sert qu’à tenir le coup et ne se ressent pas sur le moment. Cette dopamine sert à éponger la ‘dette’. Et lorsque la situation tant attendue arrive, notre cerveau ne voit plus que l’écart entre ce que nous attendions et la réalité. Et il peut arriver que cette écart soit négatif ! C’est la déception qui prend alors le dessus.
    L’anticipation d’un événement heureux atténue donc le ressenti lorsqu’il arrive.
    Alors, ne pas y penser ?
    Ma proposition est que le bonheur est dans le chemin. Une étude dont je n’ai pas sous les yeux les références a montré que ceux qui avaient préparé agréablement leurs vacances s’étaient sentis heureux à la fois pendant la préparation,… et pendant.

    Bien à toi.

    A très bientôt

  8. Karine

    Décidément, c’est passionnant toutes ces pistes que vous apportez les uns et les autres !
    C’est vrai cette histoire de double peine (merci Marina), et l’angle de la surprise est éclairant aussi (merci Baudry).
    Philippe tu nous donnes là une belle explication « neuronale » qui complète la vision panoramique du sujet.
    Nous voilà équipés… pour accompagner et pour vivre nous-mêmes autrement, ces moments où notre ressenti n’est pas conforme à nos attentes.

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