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Qui se compare se dépare

Se comparer : courbes de croissance dans le carnet de santé françaisC’est humain, nous nous comparons parfois (ou souvent) à ceux qui nous entourent pour nous évaluer, nous apprécier (nous déprécier), nous situer, ou encore nous inspirer. Quand cette comparaison nous est défavorable, elle nous rend malheureux : qui se compare se dépare. Si la comparaison sociale semble inévitable, pouvons-nous mieux la gérer pour conserver une estime de soi aussi stable que possible ?

“On fait la taille ?” dit mon fils, 4 ans et de demi, à son copain du même âge.
Les deux garçons se font face et chacun tire un trait de sa main à plat, depuis son front jusqu’au front de l’autre. Se comparer, ça commence jeune, et c’est sans doute un geste naturel.

On pourrait dire qu’on se compare à quelqu’un pour s’en réclamer l’égal – “il se compare aux meilleurs chefs pâtissiers de France”, et que l’on se compare avec quelqu’un pour mesurer nos ressemblances et dissemblances avec lui.

Dans les deux cas, il s’agit de rapprocher deux éléments afin d’en mesurer les écarts.

Pourquoi se comparer ? Parce que les repères et normes nous aident à nous situer dans le vaste monde, à savoir où nous en sommes. Nous cherchons un feedback qui nous permet de nous ajuster, de progresser, de nous rassurer etc.

Or quel meilleur repère qu’un autre humain, de la même espèce (enfin, en apparence ;) ?

« Ouais ! Mais celui-là c’est un gabarit exceptionnel ! Si la connerie se mesurait, il servirait de mètre étalon ! Il serait à Sèvres ! » Jean Gabin dans Le Cave de Rebiffe de Gilles Grangier, dialogue de Michel Audiard

Quitte ou double

Seulement voilà, se comparer, c’est risquer de tomber sur meilleur que soi (à moins que ce ne soit ce qu’on cherchait dès le départ ;)
De là, notre estime de soi risque de diminuer. A l’inverse, en constatant les défauts des autres, elle remonte.

C’est ce qu’ont montré plusieurs expériences de psychologie sociale dont celle-ci, qui montre que lors d’un entretien d’embauche, être mis en présence d’un candidat aux défauts visibles nous rassure sur notre valeur, tandis que la vision d’un candidat “premier de la classe” nous inquiète : M. Bof, M. Top et moi

Si le candidat de la vidéo ne choisit pas sa comparaison, d’une manière générale nous avons une part de responsabilité dans notre manière de nous comparer.

Ainsi, nous avons le choix de nous comparer  de manière :
latérale : se comparer à ses semblables, pairs etc. pour se mesurer ou se conforter
ascendante : se comparer à meilleur que soi, dans le but de se motiver à faire mieux
descendante : se comparer à moins bon que soi, pour se réconforter

Une comparaison ascendante où nous n’avons pas l’avantage, peut stimuler la motivation à s’améliorer. Ainsi le joueur de tennis qui se retrouve en final face au n°2 mondial alors qu’il est lui-même loin derrière dans le classement, se sent pousser des ailes. Cependant, n’utiliser que ce mode de comparaison risque d’user l’énergie qu’elle stimule. En effet, à peine la barre passée, la personne aura tendance à changer pour catégorie de référence supérieure (“maintenant que je suis à ce niveau, je brigue le suivant, et regarde ceux qui y évoluent avec aisance”)

Ainsi Rémi un jeune commercial dans son premier poste, qui une fois sa période d’essai achevée se considère, dans la cour des grands, comme étant lui-même… un grand. Et il voudrait atteindre les mêmes chiffres de vente que son voisin, lequel “travaille son portefeuille clients” depuis 2 ans. Plus Rémi se compare à son voisin de bureau, plus il se dit qu’il n’est lui-même pas bon, plus il perd confiance, et plus il a du mal à réussir ses rendez-vous commerciaux. Comme un cycliste qui démarre sa course sur l’anneau de vitesse, et voudrait rattraper cet autre cycliste passé à côté de lui à pleine vitesse, lancé depuis 3 tours…

Comparaison, poison

Le risque dans la comparaison, c’est donc de se déprécier à chaque comparaison défavorable… dont les occasions sont multiples. D’autant que pièges de la comparaison sont nombreux. Parmi eux :

  • le biais de comparaison consistant à sous-estimer ses qualités et sur-estimer celles des autres ; ou à ne considérer que les forces et talents d’une personne sans prendre en compte également ses faiblesses
  • le biais consistant à imaginer que les autres y arrivent mieux (sans aller vérifier)
    ex : souvent les personnes qui me demandent un accompagnement pour améliorer leur prise de parole en public se sentent un peu honteuses ou frustrées, car “les autres y arrivent bien, donc c’est faisable, pourquoi ça bloque chez moi ?” Si elles savaient… cela les aiderait déjà à relativiser !
  • le biais par lequel on regarde uniquement le résultat, pas l’effort et que l’on compare son effort à l’aboutissement de l’autre
    ex : si vous faites de l’escalade, vous avez peut-être déjà admiré ces grimpeurs et grimpeuses agiles sur les voies de cotation 7, avec des prises épaisses comme des cartes de crédit. A les regarder, on se trouve nul, si l’on compare ses propres efforts sur des voies plus faciles, à leur réussite… sans considérer tout l’effort qui leur a été nécessaire pour arriver jusque là, les heures d’entraînement, les blessures, les moments de découragement etc.

Chaque fois que la comparaison nous renvoie un message qui déprécie notre valeur, sans nous donner l’énergie d’aller combler l’écart, elle nous fait plus de mal que de bien.
“Comparaison, poison” dit mon amie Estelle Boutan

De comparaison à compétition il n’y a qu’un pas. La première est un constat, une mesure dans la tête, la seconde est une lutte, une forme de rivalité : il y aura donc probablement à la clé un gagnant et un perdant, c’est ce qu’on appelle un jeu à somme nulle. Et au fait, “dans une course de rats, le vainqueur sera toujours… un rat.” Lily Tomlin

Histoires d’échelles et de spécialités : le malheur de comparer

Parmi les comparaisons les moins productives, tous les sujets sur lesquels nous n’avons pas de pouvoir d’action, tout ce qui creuse l’écart entre nos attentes et la réalité.

Ainsi, se comparer à une personne qui a le même poste que soi, mais est plus jeune, ou se comparer à ses copains de promo qui ont mieux réussi (à âge et études égaux, ils ont des postes plus élevés à nos yeux) : le message que nous envoie cette comparaison, c’est “je suis moins bon / ambitieux / travailleur que l’autre”, “je suis moins bien que…”, or je ne peux changer mon âge ni mon parcours.

Ou alors, se comparer avec le manager d’à côté dont l’équipe a de meilleurs résultats : c’est donc qu’il est meilleur manager que moi, qu’il s’en sort mieux (comme si un manager était toujours un sélectionneur qui, comme au football, est responsable du talent de son équipe).

Ou encore, se comparer sur des échelles téléscopiques, à l’aune d’objectifs très élevés :
“Mon N+1 connaît tous les directeurs marketing du CAC40, moi j’ai à peine 10 contacts à ce jour”… et en même temps, le N+1 oeuvre dans le secteur depuis 15 ans ;)

“Vaut-il mieux être directrice générale d’une petite société ou manager intermédiaire d’un grand groupe ?” me demandait un jour l’une de mes clientes. Mieux pour qui et selon quel critère ? L’échelle de valeur est personnelle, pourtant c’est comme si nous voulions parfois adopter une échelle universelle, un standard social de comparaison.

Et aussi, se comparer systématiquement hors de sa zone de compétence ou de talent, une manière de se défier à mieux faire… avec le risque de se décourager :
“Je ne sais pas faire autrement que préparer mes présentations dans les moindres détails, d’être précis et documenté pour me sentir pertinent, j’envie ceux qui sont capables de “broder” sans notes, quitte à parfois être plus approximatifs” me confiait un manager dans la banque, très apprécié pour sa rigueur et sa fiabilité.
C’est comme s’il voulait jouer dans une autre discipline : excellent au ping-pong, il briguait les championnats de tennis… Pourquoi pas, certes, à condition que cela l’aide à avancer.

Réseaux sociaux et comparaison sociale

De nos jours, la comparaison sociale est ouverte 24h/24 avec les réseaux sociaux où chacun affiche son meilleur profil.

Sébastien s’inquiète pour la suite de sa carrière. A 37 ans, il est commercial dans une société audiovisuelle, un job qui lui plaît plutôt mais qui n’est pas à la hauteur de ses espérances. En l’invitant à expliciter celles-ci, voici ce qui apparaît : Sébastien passe du temps sur Linkedin et Facebook, et en recherchant les profils de ses copains d’école de commerce – avec lesquels il a peu gardé contact – il s’est aperçu que plusieurs avaient des postes de directeurs, tandis que deux autres avaient créé leur société.
“A 37 ans, je devrais déjà être directeur ou entrepreneur” conclut-il, déçu de lui-même.

Plus nous passons de temps à regarder sur ces réseaux, la réussite de nombreuses personnes – parfois habiles à “marketer” leur vie et en donner une image enviable – et plus nous risquons de faire le lit de notre déception vis-à-vis de nous-même.

Et au fait, peut-être que celui ou celle à qui nous nous comparons, nous envie aussi, de son côté ? Que pourrait-elle nous envier, tiens ?

Se comparer mieux

Si les messages du type “soyez vous-même, les autres sont déjà pris” n’ont pas sur vous l’effet libérateur espéré, et que vous gardez l’envie ou le besoin de vous comparer, peut-être pouvez-vous vous comparer mieux, c’est-à-dire plus objectivement. En sortant des comparaisons décourageantes et irréalistes, pour comparer ce qui est comparable.

La prochaine fois que vous vous comparez, demandez-vous :
– Est-ce une comparaison ascendante, latérale, descendante ?
– Quels critères factuels ai-je pris dans cette comparaison ? Est-ce objectif ?
– Dans quel but est-ce que je me compare ici ?
– Est-ce que cela m’aide ? A quoi ?
– Comment est-ce que je me sens dans cette comparaison ?
Et aussi :
– Que puis-je apprendre de cet écart que je perçois entre moi et l’autre ?
– Comment l’autre peut-il m’inspirer ?
– Qu’ai-je déjà, peut-être un peu, de la qualité que je lui prête ?

1 ping

  1. Qui se compare se dépare | l'Œil d...

    […] Quand nous comparer aux autres nous aide-t-il, et quand la comparaison est-elle au contraire un poison ?  […]

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