«

»

S’habitue-t-on à tout ?

Adaptation : lunettes bleu/jaune - d'après photo source de Matt Neale (Flickr, CC)Avoir l’habitude, c’est ne plus trouver quelque chose difficile ou pénible. Notre capacité d’adaptation nous permet d’évoluer dans des environnements parfois hostiles ; sans elle pourrions-nous en faire autant ? Sa puissance pose aussi la question de notre intégrité physique et morale : si je m’habitue à tout, quel en est le prix ?

Cet article inaugure une série intitulée « La question du mardi ».
J’ai été interpellée par l’expérience suivante portant sur notre vision – le sens que nous utilisons en général le plus, auquel nous nous fions le plus.
Nous pourrions appeler cette expérience « Voir la vie en bleu et jaune » :

En 1964 des chercheurs ont équipé des personnes de lunettes très spéciales, qu’elles ont porté pendant plusieurs semaines dans leurs activités quotidiennes. Les verres de ces lunettes étaient chacun divisés en deux parties, la partie gauche teintée en bleu et la partie droite teintée en jaune. Les personnes voyaient donc le monde en jaune sur la droite et en bleu sur la gauche ; mais après une période d’adaptation, cette altération a disparu : elles voyaient à nouveau le monde et ses couleurs comme avant. Encore plus fort, après avoir enlevé les lunettes bleu/jaune les mêmes personnes ont vu le monde en deux couleurs pendant un mois environ : jaune quand elles regardaient à droite et bleu quand elles regardaient à gauche ! Par la suite, des expériences similaires ont été menées avec des verres monochromes, donnant des résultats identiques (Neitz, Carroll, Yamauchi, Neitz & Williams, 2002).

Que déduire de ces expériences ? Que c’est notre cerveau qui voit, plus que nos yeux.

Qu’en est-il alors de nos perceptions visuelles, comment savoir si elles sont fidèles à la réalité ? (Certes l’observateur change ce qui est observé, mais c’est une autre histoire).

Et plus largement, avons-nous des filtres de perception à l’image de ces filtres de couleur sur les lunettes ?

La réponse est oui et la question suivante est : comment avoir conscience de ces filtres quand ils sont installés ? Il semble que passée une phase d’étrangeté ou d’étonnement, nous nous habituons, comme à ces verres bleu et jaune, et nous ne percevons plus ce qui nous frappait initialement.

Quelques exemples de notre fabuleuse capacité d’adaptation :

Sur votre bureau des piles de dossiers s’amoncellent, étayés par des magazines économiques à lire, deux cactus nains et le calendrier de l’Année du Serpent offert par le traiteur chinois d’en bas. Vous avez tous les jours ce spectacle sous les yeux sans le remarquer, et un jour en rentrant de vacances, il vous saute… aux yeux : « mais c’est un vrai capharnaüm ! » C’est ce qui s’appelle regarder d’un oeil neuf.
Depuis une heure des travaux dans l’immeuble font un bruit insistant, mais vous êtes parvenu à faire abstraction du dérangement. Pourtant quand le bruit cesse, quel soulagement !
Vous avez mal au dos depuis deux semaines, mais vous vous êtes insensibilisé à la douleur, vous n’y faites plus attention. Après un passage chez l’ostéopathe / le kiné, vous vous sentez pourtant bien mieux

Notre cerveau aurait donc la capacité de modifier la réalité en la compensant : par exemple il s’habitue à la longue à ce qui, au départ, le dérange, et il parvient parfois à en faire abstraction (partielle, probablement). C’est ce qu’on nomme l’accoutumance : consciemment nous ne nous rendons plus compte du bruit, de l’encombrement, il faudrait que leur intensité augmente pour que nous les remarquions à nouveau.

Ce fonctionnement participe de notre homéostasie, notre capacité à maintenir notre équilibre de fonctionnement à tout moment en tant que système (organisme, famille, société…) Il nous est très utile, peut-être aussi nous coûte-t-il dans certains cas.

Quand l’équilibre ne peut être maintenu autour de l’ancienne norme, parce que le changement est trop important, alors l’équilibre se déplace autour d’une nouvelle norme. Le monde bleu et jaune devient normal. Le filtre devient invisible. Le chemin inverse demande alors lui aussi une adaptation : une fois habitué au monde vu par les verres bleu et jaune, c’est désormais le monde sans ces filtres qui paraît anormal.

Alors la question que je me pose, je vous la pose aussi :

S’habitue-t-on à tout ?

A quoi vous êtes-vous adapté(e) qui vous était pourtant désagréable voire difficile à supporter initialement ?

Quels sont les impacts de cette adaptation sur vous ?

Lire aussi : Vertus de l’étonnement en entreprise

2 comments

  1. Alexandre Maillard

    Bonjour Karine,

    Bravo pour votre blog que je découvre, et parcours avec plaisir. Votre illustration de l’homéostasie et des filtres avec lesquels chacun d’entre nous perçoit la réalité est tout à fait parlante.
    Votre article me rappelle un exercice souvent pratiqué par certains managers lorsqu’une nouvelle personne arrive dans une équipe : « Faites-moi un rapport d’étonnement ». Un des intérêts de cet exercice tient dans le fait que la personne entrant dans le système va apporter son regard avec une plus grande authenticité qu’après quelques mois d’immersion dans la culture de l’équipe… A condition qu’elle ait l’autorisation et les protections nécessaires pour le faire, de la part de son manager !

    1. Karine

      Bonjour Alexandre,

      je vous réponds tardivement, merci de votre retour. En effet le rapport d’étonnement est précieux et n’est possible que dans les premiers jours (premières semaines maximum) d’intégration. L’habituation est rapide !
      Pour moi ce n’est pas une question d’authenticité, mais de changement de perception : le même rapport quelques mois après peut être tout aussi authentique, mais biaisé par l’habitude (le collaborateur s’est habitué à ce qui l’étonnait initialement).
      Vous avez raison de souligner l’autorisation et la protection nécessaires ; j’ajouterais le besoin que l’auteur du rapport d’étonnement reste le plus neutre possible dans sa manière de présenter les faits qu’il relate, afin d’éviter un jugement qui rendrait le rapport agressif pour ses lecteurs.
      ex : « je note qu’une seule personne a connaissance du dossier Y, que se passerait-il s’il devait s’absenter  » plutôt que « seule X a connaissance du dossier Y, personne n’a pensé au risque que cela représente, je n’ai jamais vu ça ailleurs, il est évident que plusieurs personnes doivent partager l’info etc. »
      Mais je m’écarte du sujet ;)

      Sur l’étonnement en entreprise :
      > Vertus de l’étonnement en entreprise

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.