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Habitudes, sentiers battus de notre cerveau

Ce billet inaugure la rubrique « Conversation sur une branche » dans laquelle nous échangerons avec des invités pluri-disciplinaires, et j’ai le plaisir d’accueillir pour commencer un ami de longue date, Philippe Horin, directeur des études et de la recherche pédagogique (ENTE). Son site : neuroboost.fr.
Le thème du jour : l’habitude. Est-il difficile de changer une habitude et comment s’y prendre pour réussir ?

Kolibri : – Les coachs accompagnent dans un changement, et nous constatons souvent chez nos coachés (et nous-même !) des difficultés à installer de nouvelles habitudes.
Qu’est-ce qui rend si difficile de changer une habitude ? Est-ce son ancienneté, ou la fréquence de sa réalisation ?

Philippe : - Les deux facteurs interviennent… conjointement. Car en fait, un comportement, comme une action, comme une croyance correspondent à un certain nombre de neurones qui se connectent entre eux. Les scientifiques parlent d’assemblée de neurones. Une fois cette assemblée de neurones connectée, les neurones qui la constituent se reconnecteront plus facilement entre eux la fois suivante. Et la fois d’après encore plus facilement. Si la répétition a lieu fréquemment dans un temps limité, la connexion deviendra tellement facile qu’elle constituera un automatisme. C’est ce qui se passe lorsque l’on apprend une récitation ou un numéro de téléphone. Plus nous répétons, plus nous avons de la facilité à connecter, jusqu’à ce que nous enchaînions automatiquement «Maître Corbeau sur un arbre…» et la suite arrive, comme un réflexe.
C’est le même mécanisme qui entre en jeu pour une habitude. Si nous la répétons fréquemment et qu’elle est ancienne, l’assemblée de neurones s’auto-renforce. Si à l’inverse, elle est légère, et que nous ne la réalisons pas pendant un long moment, elle va disparaître, comme un souvenir que nous n’avons pas réactivé et tombe dans l’oubli. Car des connexions neuronales non sollicitées disparaissent.

Kolibri : – Cela signifie que nous pouvons en quelque sorte nous reprogrammer ? C’est le message que les coachs essayent de passer à ceux qui affirment que « à mon âge, je ne changerai plus ».

Philippe : – Oui ! Ce mode de fonctionnement, les neuroscientifiques l’appellent la « plasticité » ce qui signifie que le cerveau se comporte comme une pâte à modeler : vous lui imprimez une modification, il la conserve. Vous lui imprimez un comportement, il va le garder. Vous répétez l’opération, le comportement devient habitude.

Kolibri : – D’où la pensée « Sème une habitude, tu récolteras un caractère – Sème un caractère, tu récolteras une destinée… » !

Philippe : - Exactement. Pour résumer l’influence de l’ancienneté et de la fréquence sur une habitude, je donnerai l’image du chemin dans une forêt dense. Vous ouvrez la première fois votre chemin à la machette, difficilement. La seconde fois que vous passez, ce sera plus facile. Si vous y passez fréquemment, à la centième fois, le chemin sera parfaitement tracé, et vous aurez tendance à y rester. Si vous n’y repassez pas souvent, le chemin aura tendance à disparaître.

Kolibri : – Une histoire de sentier battu, en somme ! Et l’herbe ne repousse plus.
Si je comprends bien, pour faire perdurer une nouvelle habitude, il est nécessaire de la répéter suffisamment de fois de suite pour que l’assemblée de neurones soit suffisamment forte… et ne risque pas de disparaître même si on ne la réactive pas pendant quelques temps ?

Philippe : - C’est le fonctionnement, oui.

Kolibri : – On dit qu’il faut 21 jours pour installer une nouvelle habitude, est-ce vérifié en termes d’assemblée de neurones ?

Philippe : - A mon sens, rien de scientifique là-dedans. C’est la fréquence plus que la durée qui compte mais c’est pas aussi simple car les nuits sont importantes, l’âge, la fatigue… 21 jours, ca a simplement pour moi le mérite de fixer un objectif ou un délai et de ne pas être fantaisite comme ordre de grandeur.

Kolibri : – C’est bien de le savoir ! J’aime vérifier ces informations qui circulent et celle-ci est tenace. J’ai une autre question. Il semble qu’il soit difficile de changer une habitude en voulant l’éradiquer, et plus facile de la remplacer par une autre (comme c’est le cas par exemple pour les croyances dites limitantes « je suis un mauvais orateur »). Comment fonctionne notre cerveau sur ce point ?

Philippe : - Notre cerveau est doté d’un potentiel immense grâce à cette plasticité que nous venons d’évoquer. Mais aucun mécanisme ne lui permet d’effacer. Alors, aucun espoir de perdre une habitude néfaste? Fort heureusement, des solutions existent. Puisqu’il n’est pas possible de couper des connexions entre neurones, il nous reste deux possibilités :
* soit ne plus les solliciter afin qu’elles disparaissent d’elles-mêmes,
* soit créer d’autres connexions à partir des mêmes neurones et les renforcer jusqu’à ce qu’elles deviennent prépondérantes par rapport aux anciennes.

En reprenant l’image du chemin dans la forêt, cela revient soit à abandonner le chemin pour laisser la nature reprendre le dessus, soit créer une nouvelle branche en Y et passer à chaque fois par celle-ci. Au début, vous ferez attention de ne pas emprunter l’ancienne branche. Puis au fur et à mesure des passages, il sera plus facile d’emprunter la nouvelle qui sera plus marquée alors que l’ancienne s’estompera. Nous laisserons la première solution aux experts de la méditation et de la zénitude car il est extrêmement ardu d’éviter de prendre un chemin par lequel nous avons l’habitude de passer. Nous prendrons donc la solution du ‘Y’. En effet de nombreuses études (INSERM de Caen en particulier) ont montré que le meilleur moyen d’oublier un souvenir, c’est de le remplacer par un autre. Avec les habitudes les mécanismes sont les mêmes.

Le meilleur moyen de changer une habitude, c’est de la remplacer par une autre. »

Kolibri : - Cela confirme l’idée qu’il est plus facile de détourner son attention sur une autre voie, plutôt que d’essayer d’éviter une voie que nous ne voulons plus emprunter.

Philippe : - Une méthode a même été mise au point par les américains pour se débarrasser de cauchemars récurrents. Supposons pour l’exemple que votre enfant se réveille souvent la nuit parce qu’un dragon finit par le rattraper au bout d’un immense couloir sans issue. Vous allez lui faire revivre son cauchemar en étant éveillé. Et au moment où il parvient au bout du couloir, juste avant que le dragon ne fonde sur lui, vous allez lui demander d’imaginer qu’il y a une petite trappe par laquelle il va pouvoir s’échapper. Répétez l’exercice plusieurs fois pour faciliter les reconnexions de cette nouvelle assemblée de neurones avec l’assemblée de la première partie du cauchemar. La nouvelle habitude est prise. Cette méthode obtient de très bons résultats avec, bien entendu, un protocole plus précis que ces quelques mots.
En conclusion, pour éradiquer une habitude, créez une nouvelle voie juste après l’élément qui la déclenche. Passez chaque fois désormais par cette nouvelle voie, en veillant à ne plus prendre l’ancienne au risque de la renforcer à nouveau.
D’autres pistes existent pour éviter la répétition, comme le passage par l’émotion.

Kolibri : – C’est passionnant ! Mais il est déjà l’heure de quitter cette branche, ce sera l’objet d’une prochaine conversation. Merci beaucoup Philippe pour cet échange et à bientôt.

Illustration : (c) Kolibri Coaching d’après les photos de horrigans et Siona Karen (Flickr)

4 commentaires

  1. Patrick a dit :

    Merci bien pour la démonstration du changement d’habitude.
    Et hop, touché coulé pour la sainte règle des 21 jours. Ouf.

    L’idée véritable, si j’ai bien compris, est de s’installer suffisamment fréquemment dans une nouvelle voie (plusieurs fois par jour ou par période), et de le répéter suffisamment longtemps (plusieurs jours ou plusieurs semaines) jusqu’à ce que ce nouveau comportement devenu réflexe nous fasse oublier les réflexes antérieurs erronés ou archaïques. De beaux exercices en perspective.

    Un petit tour sur le site neuroboost.fr de Philippe Horin apporte bien des détails convaincants.
    Chic, en attente des compléments pour recourir aux émotions pour renforcer les pratiques.

    1. Karine Aubry a dit :

      Bonjour Patrick,
      merci de ton commentaire !
      Eh oui moi aussi j’avais beaucoup entendu cette règle des 21 jours.

      Tu as bien résumé le principe de changement d’une habitude, comme tu dis ce sont des exercices (pratiques ;), je dirais même une vraie gymnastique. C’est la que la discipline entre en jeu, au grand dam des Lucky luke dont parle Christophe.

      A bientôt pour la suite !

  2. Christophe a dit :

    J’adore ce billet Karine!!

    Il me permet de valider et d’enrichir les liens que je fais entre ma pratique et le domaine des sciences cognitives. C’est toujours sympa de comprendre du point de vue neurologique comment fonctionne un recadrage en six points ;-)

    D’ailleurs, le thème de ce billet, à savoir les habitudes et leurs évolutions, mériterait d’être lu et relu par les « Lucky Lucke » du changement prétendant faire des miracles en 1 séance.

    Merci pour cette interview.

  3. Karine Aubry a dit :

    Merci Christophe, je suis touchée et ravie que l’article te soit utile !

    Comme toi j’aime faire des liens entre notre expérience de coach et des réalités neuroscientifiques. Et comme Philippe se passionne aussi pour tout cela, nous allons prolonger cet échange dans d’autres Conversations ;)

    J’aimerais bien échanger avec toi à l’occasion sur les liens que tu fais entre l’intention positive et le fonctionnement du cerveau car ces liens sont encore flous pour moi. Je vois bien l’intention positive à l’oeuvre – et les résistances créées si on ne tient pas compte d’elle – mais d’un point de vue neurologique ?

    Au plaisir d’échanger sur ces sujets

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