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Vacances branchées : l’impossible déconnexion ?

(CC) beach_workspace - Victor Tondee - Flickr14%. C’est la part des Français qui ne lit pas ses emails professionnels pendant les vacances d’été. Tous les autres (86%) les lisent ou les traitent depuis leur lieu de congés. Mais alors, quand on se réjouit d’une “bonne coupure”, d’un “break bien mérité”, quand on se souhaite les uns aux autres de “bien déconnecter”, est-on dans l’illusion de vacances à l’ancienne, où l’on était injoignable de fait et donc, vraiment déconnecté ? Si Internet et la 3G, omniprésents, ne nous aident pas à couper l’invisible cordon, qu’est-ce qui nous pousse à garder de plus en plus une activité normale pendant nos grandes vacances ?

Déconnectez-vous, qu’ils disaient !

« Même lors des vacances d’été, la déconnexion est un mythe», concluent Odoxa et Emakina dans leur récente étude sur la déconnexion et l’usage d’Internet en vacances (juin 2018).

Un échantillon de 1008 personnes âgées de 18 ans et plus a répondu notamment à la question suivante :

“Pendant les vacances d’été, quelle est l’attitude que vous adoptez
généralement par rapport à vos mails ou messages professionnels…”

Voici leurs réponses :

- Vous les lisez et y répondez le plus possible : 26%
- Vous les lisez, mais vous ne répondez qu’à ceux qui vous semblent vraiment importants ou
urgents : 41%
- Vous les lisez peu et attendez votre retour de vacances pour y répondre : 19%
- Vous ne les lisez pas : 14%

Ainsi, pendant leurs vacances d’été, 86% des Français traitent leurs emails professionnels, a minima en les lisant ; et ils sont près de ⅔ à répondre à une partie de leurs emails professionnels pendant leurs vacances.

Est-ce à dire que la norme est devenue de rester connecté ? Que les vacances d’été, autrefois dites “Grandes Vacances”, n’ont plus rien de sacré ?
Que vont se dire les 14% de “déconnectés” en lisant cette étude ? (Peut-être rien, puisqu’ils ne lisent pas cet article, puisque nous sommes début août ;)

vignette de Panneau Pelouse au reposMême si certains vivent très bien cette hyper-connexion professionnelle, on peut s’interroger : est-il possible de se régénérer du travail sans s’arrêter de travailler ?

Si la Nature a prévu le principe de ressourcement, de régénération associé à des phases de repos (hibernation, sommeil, etc.), pouvons-nous la déjouer en nous reposant à moitié ?

Et qu’est-ce qui nous empêche de nous arrêter vraiment de travailler ?

(Mais c’est pas du travail, je regarde juste quelques mails, diront certains cadres.)

Le besoin de déconnexion est très personnel. Certains passeront de meilleurs vacances en gardant un oeil sur les échanges professionnels, en restant dans le jeu. Mais intéressons-nous à ceux qui ressentent le besoin de couper, pour souffler, profiter de leur proches ou des joies des congés, sans y parvenir vraiment : qu’est-ce qui les en empêche ?

Peur, culpabilité ou plaisir : des moteurs de l’hyperconnexion professionnelle

Quand on n’arrive pas à couper, c’est que quelque chose nous pousse, malgré nous, à rester engagé dans le travail. On peut penser à plusieurs moteurs puissants :

  • le plaisir ou l’addiction : pas envie de couper et de me reposer, j’ai un plaisir plus grand à travailler !
  • la culpabilité, l’impression de laisser tomber ses collègues ou son équipe, de ne pas faire sa part
  • la peur de se déconnecter du travail

Pour savoir quel est le moteur, on peut envisager ce qui se passerait se déconnectait  :

“Que ressentez-vous à l’idée de couper complètement, de désactiver les notifications et ne pas ouvrir votre messagerie professionnelle ? Qu’est-ce que ça vous fait ? Que vous dites-vous ?”

Le travail ? J’arrête quand je veux

Quand le travail occupe une grande partie de notre temps, nous pouvons y devenir dépendant.e, sans nous en rendre compte. Et le moment des vacances, alors que nous sommes supposés faire une coupure, est un contexte qui permet à la dépendance de se révéler. Habitude, automatisme, ou véritable envie ? Pas toujours simple de faire la part entre ces facteurs.

Essayons de faire autre chose que penser au travail, pour voir. Mais sans forcer : si la perspective de lire/répondre à vos messages pro est plus attirante que celle d’aller allumer le barbecue ou ou plonger dans la piscine, ne luttez pas ! Demandez-vous seulement, si jamais le travail commence à prendre trop de temps sur vos vacances, comment rendre encore meilleur ce plaisir de travailler.

Et de quel plaisir s’agit-il, d’ailleurs ? Est-ce le plaisir ressenti en réalisant certaines tâches ? Le plaisir de vous sentir utile et dans le jeu ? Ou encore le plaisir à l’idée de ce qui sera accompli au final, et les bénéfices pour vous (reconnaissance, etc.) ?

Et puis… et si rester connecté au travail nous évitait le risque de nous ennuyer, de nous sentir inutile pendant les vacances : à travailler autant toute l’année, notre équilibre tourne autour du travail, qui structure notre temps et nous fait nous sentir utile, que savons-nous faire d’autre de nos journées (voir Votre mission, ne rien faire…rticle ) ?

Alors, si vous avez du mal à lâcher le clavier ou le téléphone même quand la mer est d’un bleu éclatant et que tout le monde autour de vous goûte de délicieuses journées de farniente, demandez-vous :

Qu’est-ce que je perds si je ne travaille pas aujourd’hui ? Ai-je moyen de le rattraper ou non ? Quel choix me convient le mieux ?

Lâcheur… ou consciencieux ?

S’autoriser des vacances, c’est se donner le droit de ne plus être là au travail, pour personne. Cela implique que l’on pourrait avoir besoin de nous, et que nous ne serions alors, pas là. Cela veut aussi dire que l’on laisse ceux qui sont “de garde” gérer pour nous. Le glissement vers le sentiment d’être un lâcheur est vite arrivé, pour qui a un fort engagement envers les autres ou une tendance à être “Sauveur” ; et voilà la culpabilité qui pointe son nez.

La culpabilité, cette émotion fort utile à la société, nous invite à réparer notre faute (parfois imaginaire), à compenser nos défaillances envers les autres : et nous voilà sur notre téléphone, trébuchant sur les cailloux, à répondre à quelques emails histoire de soulager ce poids dans notre conscience. Le reste de la famille, elle, profite pleinement du paysage, s’extasie sur le rapace qui vient de passer à quelques mètres, et sur les sommets à perte de vue. Chacun sa croix !

Alors, au fond, de quoi êtes-vous réellement coupable en étant en vacances, si on fait le tri ? Sur quel critère, selon quelle norme ou loi, êtes-vous fautif/ve, et quelle peine méritez-vous de payer pour cette faute ?

La peur de payer cher la coupure

Quand se déconnecter est inenvisageable, “ah non impossible, ça je ne peux pas, avec le travail que je fais c’est pas réaliste ! Cela poserait plein de problèmes”, une forme de peur nous anime : que craignons-nous ?

“Tu vas lire tes emails pro en vacances ? … Non !? Vraiment ?? Pfiou, tu’es un fou ! Tu prends des risques dingues !”

Galerie non-exhaustive des films d’horreur de la déconnexion professionnelle :

Le train en marche :

Pendant que je serai en vacances, les projets vont continuer, tout va avancer, ils ne vont pas m’attendre ! Et quand je vais rentrer, ce sera l’horreur, je serai largué, je ne comprendrai plus rien, il me faudra rattraper le temps perdu les soirs et les week-ends pour me mettre à jour alors qu’on me demandera d’être opérationnel tout de suite. Je serai totalement largué et inopérant.

Conclusion : il vaut mieux que je ne descende pas complètement du train, au moins que je me tienne au courant, tout va tellement vite.

Sous un autre angle : Ce train, finalement, qui lui donne sa vitesse ? Et c’était une vitesse collective, et que vous contribuiez à le faire accélérer en répondant aux messages ?

L’avalanche :

Si je n’ouvre pas mes mails ? Mais quand je vais rentrer, ça va être l’avalanche ! Tout va me tomber dessus ! J’ai un collègue, sa boîte mail était pleine au milieu de ses vacances… Il a dû trouver un cybercafé en pleine campagne péruvienne pour se connecter et vider plein d’emails sans les lire… Déjà en rentrant d’un week-end, je mets 3h à trier ma boîte mail et répondre, alors après 2 semaines de vacances, je n’imagine pas ! Ce que ça ferait ? Woh-la, des centaines de messages, certains super importants et que je n’aurai pas vus, des échanges importants dont j’aurai manqué tout le déroulé, il faudra que j’essaye de recoller les morceaux comme après une explosion… L’enfer… Les conséquences ? Déjà une perte de temps monstrueuse, je serais noyé, et en plus dans cette masse je risque de passer à côté de mails ultra importants et de me faire tacler par mon N+2 qui ne plaisante pas avec la réactivité.

Conclusion : je vais me connecter un peu pour “dépiler” mes mails, ce sera toujours ça de pris (mais est-ce que ce sera ça de moins ? Pas sûr !)

Sous un autre angle : certes traiter un email en enlève un, mais alimente le flux aussi…
car plus on répond aux mails en son absence plus on reçoit de réponses, par mail.
C’est un peu comme si vous vouliez renvoyer avec votre raquette des balles qui vous arrivent, ce qui crée finalement… plus d’échanges de balles et non moins de balles !
Par ailleurs, on sur-estime parfois la pile et le temps nécessaire pour la traiter, parfois en 2h c’est plié.

Le cerveau qui se ramollissait

Avez-vous eu déjà eu peur de ne plus savoir travailler en rentrant de vacances ? Peur de perdre la main, d’avoir beaucoup de mal à s’y remettre en revenant, comme si on avait perdu le rythme ou l’entraînement (comme un athlète et il faut dire que certains jobs ressemblent à des sports de haut niveau).

Cela vous est-il déjà arrivé ? Comment avez-vous géré cette situation ? Combien de temps avez-vous mis pour “remuscler” votre cerveau ? Avez-vous pu recouvrer toutes vos capacités ou bien certaines avaient-elles fondu au soleil ?

(J’ai déjà eu cette appréhension en tant qu’entrepreneure, et chaque fois, en 2 jours, je suis à nouveau “dedans » ! Trop vite, même ?)

Sous un autre angle : cette confusion du lundi matin après de longues vacances, c’est la preuve que vous avez fait une vraie coupure, après laquelle vous ne savez même plus quel est votre métier et encore moins comment le faire. Ce qui serait inquiétant, c’est de reprendre son travail comme si on venait de le laisser : quel recul auriez-vous pris alors ?

Les absents ont toujours tort (et perdent leur place s’ils vont à la chasse)

Parmi les inquiétudes liées à l’absence estivale, celle :

  • d’être jugé (non professionnel, pas assez motivé / engagé) parce qu’on a pris du temps off, qu’on s’est retiré du jeu pour 2 ou 3 semaines car Injonction paradoxale : je t’écris à 23h mais ne me réponds pas car tu as le droit à la déconnexion.
  • de perdre sa place, en devenant moins important parce que “les absents ont toujours tort” ou que “qui va à la chasse perd sa place”
  • de se rendre compte par soi-même qu’on n’est pas indispensable puisque tout a très bien tourné sans nous, ce qui n’est pas toujours une bonne nouvelle, car cela peut nous rendre vulnérable
  • de manquer des réunions importantes, de voir des décisions prises sans notre avis, voire de ne pas pouvoir défendre ses intérêts pendant de sournoises manoeuvres de réorganisation estivales…

REBRANCHEZ VOTRE PORTABLE, BOUCHARD ! (Voutch)

Résumons :

Si l’on se dit que le travail va s’accumuler et qu’en plus, au retour, nous aurons moins de capacités cérébrales alors que justement on sera attendu au tournant, la perspective est terrifiante ! Qui ne voudrait pas éviter ça à tout prix ? Garder le rythme pour ne pas perdre la main, paraît alors la meilleure solution, se rassurer en lisant les emails, pour rester dans le jeu.

Une réalité : l’entreprise ne dort jamais vraiment

Il est vrai que pendant ce temps la machine continue à travailler, l’entreprise avance, sauf dans certaines entreprise où le mois d’août est traditionnellement très calme.
Globalement, la vraie coupure individuelle serait tellement plus facile si l’on disait “Pouce !” et que tout le monde s’arrêtait en même temps, comme pendant un pont du 15 août ou à la sonnerie de pause sur la chaîne de montage des Temps modernes.

Si aujourd’hui la pause est de plus en plus difficile à faire, c’est peut-être que nous avons créé, avec Internet, puis les Smartphones, puis la 3G partout, un continuum de travail dans lequel tout un chacun peut faire, à lui seul, les 3 huit, toute l’année. Plus les uns envoient des emails le soir ou le week-end et plus les autres répondent. Le flux est constant, comme dans ces jeux vidéo de simulation ou de mondes virtuels multi-joueurs (MMORPG) où, pendant que vous dormez, il se passe mille choses… pas de bouton pause, personne ne fait “Pouce !” On ne vous attend pas, dormir c’est perdre du terrain ou des opportunités. Et comme vous avez moyen de rester connecté, vous n’avez pas d’excuse…

C’est peut-être ce que se disent les entrepreneurs, qui sont non pas 86% mais 93% à lire leurs emails en vacances !
Forcément, c’est leur entreprise, les enjeux sont encore plus élevés : perdre une opportunité commerciale ou ne pas être assez présent pour ses clients, pourrait coûter cher.

Au final, vacances finit par rimer curieusement avec hyper-vigilance…

Assumer la déconnexion ?

Avez-vous déjà entendu un collègue, ou vous-même, annoncer avec un grand sourire que pendant une partie de ses vacances, il n’aurait pas du tout de réseau et donc pas accès à ses mails ?
Le soulagement que l’on peut percevoir chez cette personne, que nous dit-il ?
Que nous avons parfois besoin d’aide pour couper : soit d’une bonne raison d’être déconnecté, soit d’une impossibilité de se connecter.

Ainsi, quel implicite peut-on lire dans cette phrase, parfois présente dans les messages d’absence :
“avec accès limité à ma messagerie” ?

Pour ma part, j’y lis une forme d’excuse : “je reste connecté, hein, pas de méprise, c’est juste que, et je le déplore, les éléments sont contre moi, malheureusement le WIFI du club est saturé / la 3G est désastreuse dans ce coin de montagne / Je passe dans un tunnel, si ça ne tenait qu’à moi, je répondrais à tous vos messages…” ou peut-être “entre le bain de mer et mon Inbox, vous comprendrez bien que…”

Qu’est-ce qui empêche ces personnes de dire plus simplement (quand elles le souhaitent bien sûr !) que non, elles ne seront pas joignables pendant 2 ou 3 semaines, qu’elles se sont organisées pour que le travail avance quand même – ou pas ?

Peut-être une peur des conséquences à se positionner en vrai vacancier, comme si un vrai professionnel n’était pas compatible avec l’état “en vacances”.

Ou alors, c’est une invitation à continuer les échanges professionnels, pour quelqu’un qui le souhaite mais prévient qu’il n’aura pas la réactivité habituelle.

Dans tous les cas, le “Droit à la déconnexion” apparaît bien difficile à appliquer, avec son double message qui n’est parfois pas très loin de la double contrainte.

 

Tellement déconnecté, que…

Il reste un risque que nous n’avons pas évoqué, c’est celui inhérent à la prise de recul.

Loin de son travail, on commence à le voir autrement, et qui sait, après quelques semaines, nous pourrions découvrir que la vraie vie est ailleurs, et ne plus vouloir rentrer – ce qui arrive à certains qui prennent une année sabbatique.

 

A vous ! Partagez en commentaire votre expérience de la déconnexion en vacances d’été : parvenez-vous à déconnecter (ou rester connecté) comme vous le voulez ? Si non, qu’est-ce qui vous empêche de faire autrement ?

 

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  1. Vacances branchées : l’impossible ...

    [...] Même pendant leurs vacances d'été 86% des Français restent connectés à leur travail : est-il devenu impossible de faire une vraie coupure, avec déconnexion ?  [...]

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