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Manager un… faible estime de soi

Il y a les collaborateurs bien dans leurs chaussures, et puis il y a ceux à qui il manque un peu ou beaucoup d’estime de soi. Leur fragilité n’est pas toujours visible de prime abord, mais quand elle est profonde, les difficultés relationnelles finissent par apparaître  avec leur manager, leurs collègues, leurs N-1  et d’autres. Comment s’y prendre quand on est manager d’une personne à faible estime d’elle-même ? A quoi faut-il faire attention, et existe-t-il de bonnes pratiques ? Tout un programme, et pas toujours du ressort d’un manager.

Vous la reconnaissez ?

Dans son travail, Laura évolue peu. Elle est assistante commerciale depuis 3 ans ; elle sort d’une école de commerce réputée et ses compétences commerciales lui permettraient de rejoindre rapidement l’équipe des commerciaux-tout-courts. Mais Laura pense qu’elle n’a pas droit à mieux. Elle est très disponible pour sa chef, ne pose aucune limite (d’horaires, de quantité de travail, de contraintes) ; elle dit oui à tout – et le regrette parfois. Elle ne s’affirme pas, ne demande jamais d’augmentation ; l’entreprise est déjà bien bonne de lui donner cette place, surtout avec le contexte économique ! Elle ne discute pas non plus ses primes annuelles même quand un collègue s’octroie une réussite qui doit presque tout à son travail à elle. Sa responsable voudrait qu’elle évolue, qu’elle assure seule des rendez-vous client et elle essaye de l’encourager en ce sens. Laura aussi aimerait bien, dans une autre vie. Parfois elle se lance… mais c’est difficile. Elle préférerait rester cachée dans son bureau, au moins là, elle ne risque rien.

Vous l’avez compris, Laura n’a pas confiance en elle et profondément, n’a pas une bonne opinion de sa personne.
Elle a une faible estime d’elle-même, qui influence ses perceptions et ses comportements au travail. Comme un filtre négatif en action qui la limite dans son évolution ! Laura adopte en conséquence un profil bas, nous verrons plus loin qu’il existe aussi un profil haut lié à une mauvaise estime de soi.

L’estime de soi, au fil du temps

L’estime de soi, c’est comme l’estime que l’on porte à quelqu’un : une évaluation de nous-même. Cette évaluation quotidienne crée une valeur fluctuante, un peu comme un cours de Bourse. Elle est étroitement liée au respect de nos valeurs, c’est-à-dire ce qui compte à nos yeux (lire l’article sur les valeurs ) ainsi que nos attentes vis-à-vis de nous-même.

Globalement : quand nous agissons en ligne avec ces valeurs et avec nos attentes, nous sommes fier de nous et notre estime de soi augmente.

ex : je me suis imposée en réunion pour faire entendre mon point de vue et défendre le travail de mon collègue qui était malmené, je suis fière de moi.

Quand au contraire nous avons honte de nous elle diminue – nous nous dévalorisons.

ex : je m’étais promis de fixer mes limites avec mon manager, en lui disant que je ne suis pas disponible les week-ends ; face à lui je n’ai pas réussi à m’affirmer, je n’ai pas du tout évoqué ce point important pour moi. Je ne suis pas fier de moi, mon estime de soi diminue.

C’est ce qui arrive fréquemment à Laura, qui se trouve aspirée dans un tourbillon vers le bas. En effet, en perdant de l’estime d’elle-même elle perd confiance et ose de moins en moins s’affirmer ce qui lui permettrait de marquer des points pour remonter. Ainsi l’évaluation se fait-elle dans l’instant, mais aussi sur la durée avec la somme de toutes nos auto-évaluations. Une sorte de bilan hebdomadaire, mensuel, annuel (… voire de vie ?) et un bilan en partie inconscient.

Précisons que Laura comme tous ceux à faible estime sont souvent arrivés à l’âge adulte avec une estime déjà entamée. Haute ou basse, parfois très instable, elle est leur capital de départ, issu de l’enfance. S’il est maigre, il est difficile de faire grandir ce capital car comme avec une somme d’argent, l’on a peur de le miser.

Profil bas, ou hautain ?

Pour repérer les personnes à faible estime de soi, il est important de connaître l’existence de deux sous-types.

Le type de Laura, c’est le profil bas : une estime faible et qui remonte rarement. Il est assez facile d’identifier ce profil.

En revanche il existe un autre type qui peut être très trompeur, c’est le profil haut(ain). Vous en avez sûrement croisé ! C’est une personne qui semble très sûre d’elle voire arrogante… mais toujours aux dépends des autres. Son attitude cache en fait une faille, avec beaucoup d’efforts. Sous ses airs arrogants cette personne possède en réalité une mauvaise estime d’elle-même.

Portrait du profil haut à faible estime

Victor a toujours raison et ne fait jamais d’erreur. Victor est responsable d’une équipe importante et depuis qu’il est dans l’entreprise, personne n’a jamais réussi à lui apprendre quelque chose. En fait, chaque fois que quelqu’un partage une information avec lui, Victor répond « Je suis au courant », ou « Oui je sais cela » d’un air agacé. Il écoute peu les autres et aime par-dessus tout raconter ses exploits : le contrat qu’il a remporté avec un client prestigieux, la manière dont il a laminé un concurrent lors d’un appel d’offres. Victor cite des gros chiffres et des grands noms, alors on se sent parfois petit en l’écoutant. Avec un tel succès, l’on pourrait s’étonner de le voir devenir agressif : comment quelqu’un d’aussi sûr de lui peut-il être ébranlé ? Pourtant les sautes d’humeur de Victor sont fréquentes, par exemple dès qu’on lui demande de préciser ses propos ou que l’on loue les mérites d’une autre personne que lui. Globalement Victor méprise à peu près tout le monde, et n’accepte autour de lui que ceux qui lui « lèchent les bottes ».

Avez-vous déjà croisé des Victor ? Problème d’ego, diront certains. Petit chef, caractériel diront d’autres.
C’est possible. En fait, même si cela peut sembler incroyable, Victor a un grand point commun avec Laura : une mauvaise estime de soi.

Chez Victor l’estime est instable, avec un profil haut. Il se sur-valorise face aux autres pour masquer des faiblesses qu’il n’accepte pas. Le pire, c’est que personne n’a envie de prendre soin de lui puisqu’il met en avant sa belle supériorité !

Résumons : nous avons 2 types à faible estime

1. Le type « Laura » : faible estime à tendance profil bas

2. Le type « Victor » : faible estime à tendance profil haut

Comment les repérer :

Pour repérer un problème d’estime, quelques indices peuvent vous aider.
Pour savoir si vous avez affaire à une estime de soi faible, vous pouvez être attentifs aux réactions d’une personne dans les situations suivantes qui mettent en jeu leur valeur personnelle. Nous allons prendre comme repère dans les exemples, Xavier qui a une bonne estime de lui.

a) le compliment :

Action : vous félicitez votre collaborateur pour son travail efficace sur un dossier.

Réactions : comparons les réactions typiques de différentes estimes de soi

- Xavier, qui a une bonne estime de lui :

« Merci, je suis content d’avoir pu le terminer comme je voulais, c’était un petit challenge pour moi ! »

- Laura :

Quand sa chef la félicite, Laura est très gênée, elle s’excuse presque et minimise sa part du travail ; elle n’a pas fait grand chose, et puis c’était facile, et puis elle est désolée de ne pas avoir livré son travail plus tôt.

C’est la réaction typique d’une estime faible en mode profil bas

- Victor :

Il vous écoute le féliciter, avec l’air de trouver que c’est un peu le minimum. D’ailleurs il en rajoute : Oui il a sauvé ce projet, qui était mal parti quand il l’a repris. D’ailleurs il a travaillé dans des conditions plus que difficiles puisqu’il n’avait qu’une partie des éléments, et qu’on l’a laissé se débrouiller seul. En l’écoutant vous vous dites « vraiment, que de mérite il a ! »

Les personnes à faible estime avec profil haut n’en ont jamais assez. Les compliments ne suffisent pas à combler leur manque d’estime, alors ils en redemandent.

b) la critique :

Vous donnez un retour négatif à votre collaborateur, en prenant soin d’en faire un feedback constructif pour lui permettre de s’améliorer.

- Xavier :

Il semble surpris de ce retour mais vous laisse parler et cherche à comprendre précisément ce qu’il n’a pas réussi (il vous pose des questions, il reformule). A la fin de votre échange il vous dit qu’il a bien compris, et qu’il est prêt à améliorer le point dont vous avez discuté.

- Laura :

Elle a autant de difficultés avec les critiques qu’avec les compliments, et elle se liquéfie quand on lui donne un feedback sur son travail. Alors quand c’est négatif comme aujourd’hui, elle est tétanisée. Qu’en penses-tu, Laura? Pas de réponse, elle vous semble absente, ou prête à fondre en larmes. Pauvre Laura, comment lui faire entendre un simple feedback sans qu’elle s’écroule ?

- Victor :

Dès le début il apparaît sur la défensive, vous coupe à chaque phrase, sourcils froncés et posture corporelle fermée (bras croisés, corps tendu). A peine avez-vous évoqué le point principal de votre feedback qu’il devient très agressif. Le voilà qui se justifie, ce qu’il a envoyé était parfaitement conforme à la demande, c’est sans doute la demande qui était mal formulée, au client de revoir sa copie ! Lui n’a pas de temps à perdre avec des gens imprécis. Estomaqué, vous le laissez parler pour voir quand il va retrouver son calme. Vous reprenez alors le fil de votre explication, mais Victor y coupe court, arguant que pour lui la discussion est terminée.

c ) le succès :

En cas de succès, Xavier se félicite sans excès, Laura minimise la réussite (c’était facile ou elle a eu de la chance), en revanche du côté de Victor, vous allez en entendre parler pendant quelques années ! Chaque petit succès est pour Victor la 7ème merveille du monde, il en a bien besoin pour nourrir sa frêle estime.

d) l’échec

Xavier accepte l’échec et en tire des leçons pour s’améliorer (il a le droit à l’erreur, après tout!), il est déçu bien sûr mais ne se sent pas atteint dans sa valeur. Il arrive à faire la part des choses, mieux que Laura qui s’effondre, c’est pour elle le drame, la pire chose qui peut lui arriver. Elle qui met tant de soin à éviter de prendre des risques justement pour ne pas échouer.
Victor … mais où est Victor ? Il a disparu des écrans. Vous auriez aimé parler avec lui de cette catastrophe sur son projet mais il a filé et vous évite soigneusement les jours suivants.

Les manager autrement… ou pas !

Vous attendiez peut-être ce moment du passage à l’action : alors, alors, comment on les manage ?
J’ai volontairement pris le temps des portraits. En effet il est essentiel déjà de comprendre et mieux connaître le collaborateur.
Cette compréhension au-delà des apparences permet d’adapter vos discours et actes vers plus de justesse et d’efficacité.

Exemples :
- Avec Laura,  vous serez attentif à donner un feedback constructif le plus positif possible. Souligner les points forts, encourager à améliorer les points qui ne sont moins, c’est ménager l’estime fragile et lui donner des occasions de grandir.
Avons-nous le temps de faire cela ? Certes, c’est un effort supplémentaire. Pourtant, une collaboratrice de valeur comme Laura vaut peut-être la peine de ces petites attentions grâce auxquelles elle pourrait regagner de la confiance.

- Avec Victor, le feedback constructif pourrait ne pas suffire. Tant que tout se passe bien et que vous n’avez pas besoin de poser de limites bien claires, la partie reste facile. En revanche pour toute interaction avec Victor, une bonne écoute active est de mise, avec les techniques de reformulation les plus  neutres (écho et miroir) – pour la reformulation clarification, allez-y sur des oeufs !

- Et Xavier alors ? Vous pouvez vous appuyer sur sa bonne estime de lui-même pour lui faire des retours directs et l’amener ainsi à progresser encore dans son travail.

Ce ne sont que quelques pistes  pour adapter votre management à ce type de personnalités.
Toutefois, l’exercice a ses limites et dans certains cas, améliorer la relation n’est plus du ressort du manager. Je vois deux cas :

1. Un collaborateur avec une estime de soi trop faible  (type dépressif)
Seul un professionnel de la psychologie pourrait vous confirmer que cette personne est en dépression, néanmoins si vous ne la voyez jamais positive sur elle-même ou son travail, si elle semble en très petite forme et ne jamais remonter, votre soutien de manager ne pourra pas faire de miracles. C’est davantage du ressort de la psychothérapie.

2.  Un collaborateur avec une faille narcissique importante (type agressif)
Même chose, le diagnostic relève d’un professionnel, cependant un collaborateur qui ressemble à un Victor en plus agressif, avec une estime en apparence très haute voire des manifestations de type « culte de la personnalité », gare ! Il s’agit peut-être d’une personne avec une faille narcissique que rien ne parvient à combler… vous risquez de vous épuiser à vouloir vous adapter à ce fonctionnement.

A vous ! Questions de coach :

  • Avez-vous dans votre équipe des personnes à faible estime ?
  • Si oui, cela vous donne-t-il des difficultés ? Lesquelles ?
  • Qu’aimeriez-vous améliorer exactement dans votre relation avec eux ?

6 comments

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  1. Marie-Pierre

    J’aime beaucoup la description réaliste des différents protagonistes de son article et notamment la personne ayant une basse estime de soi, mais un profil haut(ain), que nous brosse.
    Eh oui contrairement à ce que pensent beaucoup, la personne ayant une bonne estime d’elle-même n’essaie pas d’écraser les autres ; seuls ceux qui ont une basse estime d’eux-mêmes écrasent les autres pour tenter de réhausser leur propre valeur C’est un logique pour ceux qui connaissent les tours que nous jouent notre ombre ; si vous ne connaissez pas votre ombre je vous conseille la lecture : http://​coaching-harmonique.fr/​index.php?option=com_conten​t&view=article&id=61%3Aapp​rivoisons-notre-ombre&cati​d=5%3Ablog&Itemid=43
    Cordialement
    Marie-Pierre

  2. admin

    Merci Marie-Pierre pour ce commentaire.
    Effectivement l’ombre a à voir avec cela, une estime de soi faible n’aide pas à accepter toutes les parts de sa propre personnalité ; rejeter ses « défauts » rassure, alors que c’est la meilleure manière de les renforcer malgré soi.
    A bientôt ;)
    Karine

  3. Karine

    Bonjour,
    De Karine à Karine…
    Votre blog fait partie de mes favoris.
    J’ai dévoré cet article d’une traite. Malheureusement j’ai eu une très mauvaise expérience professionnelle en tant que manager avec un salarié qui m’évoque Xavier. Mes techniques de reformulation n’étaient sans doute pas très opérantes car les oeufs ont cassé en omelette :) ! C’était de surcroît une nouvelle prise de fonction dans un contexte difficile… bref si j’avais pu à ce moment là bénéficier de coaching! et votre blog et la qualité de vos articles me renforcent souvent dans cette idée. Cette conviction sur la nécessité dans certaine étape de notre vie de pouvoir bénéficier de coaching m’a amenée à rentrer en formation de coach,, que je suis actuellement.
    Alors si je n’ai pas pu bénéficier à cette époque de vos conseils bien avisés, je suis contente aujourd’hui d’avoir découvert votre blog pour rattrapper le temps perdu et profiter de votre expérience ! Merci

    1. admin

      De Karine à Karine, bonjour !
      (avec un peu de retard) Merci de ce commentaire et du partage très intéressant.
      Est-ce à cause de lacunes en reformulation que les oeufs ont fini en omelette ?
      Il y a des oeufs d’autruche, des oeufs de pigeon, et des oeufs de caille… tout n’est pas dans la main qui s’en saisit.

      Il est vrai que l’accompagnement d’un coach nous est précieux dans ces moments délicats, où le recul manque souvent.
      Bravo pour votre formation de coach, je vous souhaite d’en profiter pleinement, et qu’elle vous apporte tout ce que vous en attendez (pourquoi pas même au-delà).

      Et merci ;)
      A bientôt,
      Karine

  4. Thierry Pacaud

    Karine,
    je trouve cet article fort interessant et avec un axe editorial concret et qui cole à la realité que nous rencontrons.
    merci

  5. REVOL

    Bonjour Karine,

    J’ai dévoré votre article, merci pour les pistes de reflexion.
    Mon collaborateur direct est l’exemple type d’une personnalité ayant extremement peu d’estime de soi.
    Problème : il doit manager, avec moi, 35 collaborateurs. Je précise qu’il a choisi ces responsabilités en toute connaissance de cause (je n’ai pas caché la pénibilité du poste).
    Coincé dans cet état de fait, il n’arrive pas à trouver de solutions managériales lors de situations de conflits entre les agents. Pire : il aggrave les choses, n’écoutant personne, ne faisant que parler car il est très mal à l’aise. Je dois du coup reprendre la situation en main pour éviter une catastrophe alors que ce n’est pas mon rôle et puis qu’adviendra t il lorsque je m’absenterai du bureau?
    Nous avons tenté ma supérieure et moi même de l’orienter vers une assistante sociale mais c’est un refus catégorique. Pour lui, il n’y a pas de problème, tout va bien, « il s’accroche » (ce qui selon moi veut tout dire!).
    Je ne cache pas le sentiment d’impuissance dans lequel je me trouve, sans compter que je lui en veux beaucoup de s’être embarqué dans cette aventure.
    Si vous avez quelques conseils, je suis fortement preneuse.
    Merci beaucoup arvance,
    Charlotte

  1. Manager un... faible estime de soi | Coaching d...

    [...] L'estime de soi est une auto-évaluation chaque jour renouvelée. Lorsqu'elle est faible ou instable chez un collaborateur, comment le manager ?  [...]

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