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Le chemin le plus court… ou le meilleur ?

(cc) Courtesy of the Boston Public Library, Leslie Jones Collection.Le marin fait des plans et le vent décide. Une partie se joue entre l’homme et les éléments, dont l’homme ne sort gagnant que s’il joue tactique. Cet art de la navigation nous apprend qu’en mer, le chemin le plus court n’est pas toujours le plus direct ni le meilleur, et qu’il faut savoir parfois perdre en cap en lâchant son « but conscient ». Et en management ?

Cet article m’a été inspiré par Estelle Boutan qui sur son blog Palo Alto et Cie a mené un cran plus loin notre débat sur « Persévérer ou lâcher-prise ». En deux mots (mais je vous invite à la lire ;) Estelle nous dit que persévérer c’EST savoir lâcher-prise, car pour atteindre un but ultime il est nécessaire de savoir s’adapter sans cesse dans sa recherche de solutions, en restant ouvert aux possibilités de l’instant. Or cette ouverture, mère d’adaptation, nous la perdons quand nous nous focalisons sur l’objectif, cette focalisation nous faisant perdre la vision élargie.

Quelques jours après avoir lu l’article d’Estelle, j’ai pu en voir la parfaite illustration en assistant au routage météo d’un voilier traversant l’Atlantique.

Vent contraire

Ce voilier faisait route vers les Antilles, et voulait y parvenir avant ses concurrents (un désir bien humain). Partant des Canaries, il visait donc un cap plein Ouest.

En principe, en novembre, les alizés permettent aux gréements de filer droit, poussés dans le dos (on dit aujourd’hui « au portant » ou « vent arrière ») par leur souffle régulier.

Ainsi les navires de Christophe Colomb faisaient-il route, à l’époque, avec leurs voiles de portant. Ce type de voile ne leur laissait pas vraiment d’autre option que de se laisser glisser dans le lit du vent, quel qu’il soit (au risque de se faire promener loin du cap prévu). Comme ils avaient prévu un aller simple, ce n’était pas vraiment un problème.

Les voiliers modernes possèdent une forme et des voiles qui leur permettent de profiter de nombreux autres angles de vent en plus de ce vent arrière. On parle d’allures (schéma ci-contre).

Le marin-skipper peut composer avec le vent, c’est-à-dire choisir d’un coup de barre l’angle que son bateau offre au vent de l’instant. Concrètement, il est parfois intéressant de s’écarter de quelques degrés du cap pour gagner en vitesse grâce à un meilleur angle au vent. Mais pour cela, le marin a besoin de lâcher… sur son cher cap !

Revenons à notre marin. Quittant les Canaries pour les Antilles, il a mis le cap plein Ouest, et il s’impatiente : point d’alizé favorable, au contraire le vent fait face depuis des heures, il vient justement de l’Ouest. Aucun bateau à voile ne sait avancer vent dans le nez ! On appelle cette allure le « près ».

Route barrée donc, déviation. Mais le marin tient son cap, il remonte au vent. Son bateau gîte beaucoup, il heurte les vagues venant de face, qui le ralentissent et parfois éclaboussent le pont. Pourtant, notre marin rechigne à lâcher cette position inconfortable, car prêter le flanc à ce vent coquin, c’est rallonger la route. En effet, s’il tire au Sud pour un temps, il perd en cap Ouest, c’est géographique. Alors il demande à son « routeur », un autre marin à des milliers de kilomètres, penché sur des cartes météo sur la terre ferme, dans combien de temps le vent basculera vers un angle plus favorable à une route Ouest.

Fichier Grib et route du voilier

Les traits représentent les vents avec leur direction (ils partent de l’extrémité avec les traits qu’on appelle « penons »), et leur force (le nombre de « penons »).
Près de la flèche rouge – le bateau – du vent de 15 noeuds soufflant vers l’Est Sud Est.

Le routeur, sur son écran, a une vue presque omnisciente : il voit la position du bateau, et lit son avenir grâce aux fichiers météo marine (grib, schéma ci-contre) qui donnent vitesses et orientation des vents et leur évolution dans le temps.

Et ce que voit alors le routeur dans le cas présent, c’est qu’il est intéressant de suivre maintenant un cap plus au Sud (meilleurs vents) pour ensuite reprendre un cap Ouest.

Détour… ou raccourci ? Une notion de navigation nous éclaire sur la possibilité que cela puisse être un raccourci : le navigateur cherche la meilleure VMG (Velocity Made Good), soit le meilleur compromis vitesse-rapprochement au point de destination.

C’est un compromis entre deux options pures :
- faire la route la plus courte vers le cap avec une vitesse pas toujours optimale
- et faire route avec la meilleure vitesse mais une distance qui peut être rallongée

Il s’agit d’une stratégie de navigation, surtout utilisée en régate, mais qui peut s’appliquer à la course au large.

Voilà qui aide notre skipper à lâcher la route directe vers son cap, puisqu’une route indirecte apparaît plus rapide et plus confortable.

C’est une solution élégante qui tient compte des paramètres de l’environnement, et du contexte. Mais voilà… il est peu naturel pour nous Occidentaux de nous dire « pour aller à l’Ouest, vise le Sud ! »

Route indirecte et management

Que peut nous enseigner cette histoire de route indirecte, dans le domaine du management ?

Deux exemples :

Un directeur commercial commence son année avec des objectifs ambitieux et une base de contacts clients.

Il peut, avec son équipe, chercher la route directe vers le cap : chercher à « faire des ventes » en appelant ses contacts et en prenant des rendez-vous commerciaux. Une approche linéaire qui peut s’avérer laborieuse, elle demande des efforts payants à plus ou moins long terme.
Ou bien, il peut imaginer une stratégie alternative plus efficiente, par exemple :
- chercher à nouer des partenariats et à développer de nouveaux canaux de distribution
- travailler avec le marketing pour optimiser le positionnement des produits
- etc.
Pour cela, il a besoin de lâcher son objectif principal ! Lui et son équipe pourront avoir l’impression de s’éloigner du cap et pourtant ils s’en rapprochent mieux qu’en route directe.

Un autre exemple :

Un manager a pour objectif de faire monter en compétence et de rendre rapidement 100% autonomes deux jeunes chefs de projet de son équipe.
Pour cela, il cherche à leur transmettre très rapidement tous les savoirs et savoir-faire nécessaires, en se disant « dès qu’ils auront toutes ces billes, ils seront entièrement autonomes et je n’aurai plus besoin d’intervenir. Je me contenterai de leur demander un petit reporting hebdomadaire. »
C’est peut-être le chemin le plus direct ; mais est-ce le plus rapide au final pour rendre autonomes ces deux chefs de projets ?
Avec cette approche directe le manager peut passer à côté de questions importantes pour les deux juniors, comme leur motivation à être autonome, le sens qu’ils donnent à leur future mission, leur confiance en eux, leur besoin d’être accompagnés pour progresser, etc.
En voulant aller droit au but, le manager réalise qu’il s’en est écarté : plongé dans un inconfort trop grand l’un des juniors se met à le solliciter fréquemment pour qu’il valide toutes ses actions.
Une approche indirecte serait, par exemple, d’accompagner ces deux chefs de projets à l’autonomie, en procédant étape par étape.
Le manager pourrait leur expliquer en quoi leur autonomie est essentielle pour lui, et leur demander sur quelles parties de leur travail ils sentent déjà autonomes. Puis, définir avec eux les prochaines étapes, en leur laissant chaque fois une semaine pour un « essai » sur une de ces parties, essai pendant lequel le jeu consistera à solliciter le moins possible son manager. Quand l’essai est validé, le chef de projet se sent autonome car il a vécu cette autonomie (elle n’est pas théorique, justifiée par les savoirs et savoir-faire transmis), et le manager l’a laissé autant que possible trouver seul les solutions.

Pour ces deux managers, la démarche pourrait s’appeler « perdre du temps pour en gagner« .

Et vous, avez-vous le réflexe de partir sur une route directe vers votre objectif ?
Vous arrive-t-il de découvrir une route alternative, indirecte et finalement plus efficiente ?

Partagez votre expérience et votre vision en commentaires !

 

5 comments

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  1. Marcus

    Le «lâcher-prise» a depuis longtemps été synonyme d’abandon….Faire le deuil de ses objectifs, vivre avec le manque etc. C’est avec surprise que j’ai constaté que ce «lâcher-prise» portait d’abord sur les moyens utilisables à un instant donné, selon la circonstance. C’est la version 2.0 de l’adaptation de Piaget; Adaptation aux événements comme moteur de l’intelligence des buts à atteindre; la persévérance et l’estime se retrouve partenaire.

  2. fifi

    l’idée de trouver un chemin alternatif pour atteindre un objectif m’a paru très efficace.

  3. David

    J’aime beaucoup votre article. Vous utilisez le nautisme pour exprimer votre point de vue et nous le comprenons facilement. Trouver un autre chemin ne veut pas dire s’éloigner de son objectif !

  4. Jordane - Osez Briller

    Il a du être long a écrire cet article.
    Métaphore pertinente et intéressante, à peine étonnant pour un coach, c’est un bon outil de travail pour faire comprendre le changement au coaché.
    Le chemin le plus court ne serait pas le meilleur tout simplement ?

  5. Di Costanzo Franck

    Merci pour cette article invitant au recul et de la réflexion plutôt que de foncer tête baissée.
    Ainsi l’article relate magnifiquement l’art de poser l’objectif réellement souhaité et de faire la distinction avec les moyens.
    A mon sens peu importe le chemin « il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il. va .. Sénèque » Qu’en pensez vous ?

  1. Le chemin le plus court... ou le meilleur ? | l...

    [...] meilleure  [...]

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