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Sortir du cadre, un jeu d’enfant ?

(cc) Jeremy Brooks - FlickrCroyez-vous au Père Noël ? Peut-être pas, ou plus. Imaginons tout de même qu’il existe, juste pour ouvrir quelques fenêtres de possibilités quand nous nous trouvons dans l’impasse. Tracer une porte à la craie sur le mur, n’est-ce pas le charme des contes ? On aurait dit que tout est permis, le temps de sortir du cadre et d’imaginer des solutions différentes quand ça coince…

Commençons par une simple histoire, bien commune.

Il était une fois un homme qui enjambait des murs… qu’il ne voyait pas !

Jonas est arrivé dans l’entreprise il y a quelques mois, et il a une manière de faire qui dérange quelques-uns de ses collègues. Par exemple, quand Jonas doit faire une proposition commerciale, il appelle le client et lui demande s’il a un budget. “Mais ça ne se fait pas !” s’offusque Anaïs qui travaille avec lui, “on ne fait jamais comme ça.” Et pourquoi pas ? C’est quand même bien pratique pour positionner une offre, de savoir combien l’acheteur est prêt à payer. De la même manière, quand Jonas a besoin d’une information que son N+1 n’a pas, il va demander directement… à son N+2 – ce que personne d’autre ne se permet dans l’équipe.

Jonas dérange parce qu’il s’autorise à sortir du cadre, officiel ou implicite, respecté du reste de l’équipe.
De manière intéressante, si l’on demande à ceux que cela dérange d’expliquer ce qui ne leur convient pas, ils n’ont pas vraiment d’argument clair : “personne ne fait ça”, “ce n’est pas bien”, “il est gonflé”, “il n’a pas le droit !”, les réponses tournent autour de généralités ou d’opinions. Peut-être qu’intimement certains se disent “c’est pas du jeu, moi je ne m’autorise pas ça (et ça me simplifierait la vie).”

Un peu comme quand, ce 5 juin 1989 en huitièmes de finale à Roland Garros, le jeune Michael Chang emporte un point décisif du 5e set en faisant un surprenant service… à la cuillère. Face à lui Ivan Lendl est décontenancé et cède du terrain, Michael Chang emporte le match.

[L’archive INA pour les nostalgiques ou les plus jeunes]

Le jeune joueur avait-il le droit de faire ce type de service ? Rien ne l’interdit. Pourtant quelque chose semble à la limite des règles du jeu, comme avec Jonas.

Pas du jeu ?

Les jeunes enfants se posent parfois moins de questions, et s’arrangent avec la réalité de manière créative.

Au “Memory”, mon fils de 5 ans décide que quand il a repéré deux cartes qui forment une paire mais s’est trompé au moment de les retourner ensemble – manquant sa prise – je n’ai pas le droit de les retourner, je dois le laisser prendre cette paire gagnante au tour suivant. La règle officielle voudrait que je prenne la paire si je le souhaite (mais une maman s’arrange aussi avec les règles du jeu, dans une intention différente !)

Entendons-nous bien, mon fils ne me demande pas une faveur : non, il décide d’une règle additionnelle qui l’arrange quand il se sent coincé.

Peut-être avez-vous déjà vu des enfants cacher des cartes ou des pions qu’ils ne souhaitaient pas se faire prendre lors d’un jeu ? Ou décréter qu’ils ont le droit de rejouer parce que les dés étaient un peu cassés (et surtout les chiffres défavorables !)

Ils s’arrangent avec la réalité d’une manière qui leur convient mieux. On leur dira “c’est pas du jeu”, ou dans notre langage, “tu triches !” Techniquement, c’est peut-être exact, en tout cas si tout le monde le fait, le jeu devient tout autre. D’un autre côté, ils apprennent à adapter la règle ou à la contourner selon leur besoin, ce qui n’est pas exempt d’intérêt dans la suite de l’existence. Ils répondent par exemple “Ben quoi, j’ai le droit !”

Chaque jour en bons adultes, nous composons avec une réalité, un contexte, des personnes en chair et en os ou des organisations qui nous imposent quelques règles de fonctionnement. Le jeu social, le jeu de l’entreprise, sont conçus pour que l’ensemble fonctionne sur la base de règles partagées qui permettent de fonctionner ensemble.
On nous apprend donc à respecter règles et contraintes, pour permettre à une forme de contrat collectif de perdurer. Et cela, même quand cela ne nous arrange pas voire nous coince.

Sur cette base il est intéressant de constater que dans une situation donnée :

  • certains d’entre nous adaptent la règle : ils s’arrangent avec les règles du jeu ou jouent à leur marge comme nous venons de le voir.
    A partir de quand est-ce que cela dérange vraiment ou met en danger l’équilibre collectif ?
  • certains d’entre nous au contraire s’adaptent à la règle : ils la respectent à la lettre voire s’ajoutent des contraintes supplémentaires, comme pour être certains d’être “dans les clous”.
    Avec quelles conséquences pour eux et le collectif ?

Ne serait-il pas intéressant de savoir faire les deux en fonction du contexte ?

Quelques exemples sur la seconde tendance, que nous pourrions appeler “mettre un point d’honneur”.

Un point d’honneur à…

Valérie s’astreint à ne jamais parler directement aux équipes de ses collègues, par respect pour le rôle de ses pairs et l’organisation des services. Pourtant, que de fois ce respect lui fait perdre du temps sur ses dossiers, l’agace, et même surcharge ses pairs qui doivent concentrer tous les échanges. En creusant, à la fois ses pairs et les équipes concernées seraient d’accord pour que Valérie échange directement avec les équipes qui ne dépendent pas d’elle.
Pierre met systématiquement son N+1 en copie de tous ses emails “importants” (et il y en a beaucoup). Il prône la transparence et se dit très loyal. Son N+1 finit par lui dire que ce n’est pas nécessaire de le mettre en copie chaque fois, et Pierre se sent autorisé à changer cette règle dans sa communication.

Dans ces deux exemples, nous voyons que le respect de la règle, collective ou personnelle, mène à une forme de rigidité contre-productive. Valérie et Pierre se limitent.

Il est frappant de voir que nous nous créons des règles sans nous en rendre compte, soit en suivant nos principes ou valeurs, soit parce que nous imaginons une règle qui n’est pas là.

L’exemple des célèbres 9 points, présentés par Watzlawick dans son livre sur le changement, Changements, paradoxes et psychothérapie (1), est éloquent.

Vous ne connaissez pas le coup des 9 points ? Alors à vous de jouer :

Reliez entre eux les 9 points, sans exception, par 4 segments, et sans lever le crayon.

Pas simple ?

Impossible ?

Si si, c’est possible. La solution est ici.

Paul Watzlawick commente :

« Presque tous ceux qui rencontrent ce problème pour la première fois introduisent une hypothèse qui rend la solution impossible. Ils pensent, en effet, que les points forment un carré et que la solution doit, s’inscrire dans ce carré, s’imposant ainsi une condition que l’énonce ne comporte pas… leur échec, par conséquent n’est pas du a l’impossibilité de la tâche mais à la solution choisie… ce qui signifie que, même en utilisant toutes les possibilités de changement à l’intérieur du carré, ils ne résoudront pas le problème. »

Pour sortir du carré, ou du cadre trop contraignant, comment faire ?

Et si nous suivions l’exemple de ceux qui ne “s’embêtent” pas avec les contraintes ?

Une proposition : la question “craie magique”

Face à un mur dans une impasse, personne ne trace une porte à la craie : c’est de la science-fiction, ça ne se peut pas, en vrai. Et ce ne serait pas du jeu si quelqu’un avait ce pouvoir. Question d’équité avec le commun des mortels !

Pourtant, tracer cette porte en ouvre d’autres.

(On « disait » donc que c’était possible.)

La question que je vous propose, sous forme de phrase à compléter, est une invitation à sortir du cadre, à lever les contraintes, à ouvrir la réflexion sur la plus grande focale.

(Dans ma situation, dans ma problématique, etc.), ce serait plus simple si…

Compléter les pointillés à votre guise, vous pouvez bien sûr y répondre avec plusieurs propositions différentes.

Dans un second temps, regardez vos “Si” et demandez-vous :

Qu’est-ce qui empêche vraiment que cela soit possible ?

Avec les neufs points, une réponse possible aurait été : plus simple si les lignes peuvent déborder du carré… or, en le formulant on se rend compte que rien dans l’énoncé ne l’interdit vraiment.

Quelques exemples communs :

Ce serait plus simple si je pouvais envoyer les documents systématiquement à mon client, sans faire chaque fois des allers-retours avec mon N+1.
=> Qu’est-ce qui empêche que je puisse envoyer certains documents directement ? Quelles conséquences à le faire, quels risques ?

Ce serait plus simple si on s’appelait au lieu d’échanger des dizaines d’emails pour se mettre d’accord.
=> Qu’est-ce qui fait que je ne prends pas mon téléphone ? Je peux changer la règle du jeu de manière unilatérale. Non ? Pourquoi pas ? Que se passerait-il alors ?

Ce serait plus simple si quelqu’un vendait mes services à ma place, et que je me recentre sur le métier que j’aime faire, consultant !
=> Est-ce quelque chose de possible ? Comment ?

Ce serait plus simple si…, ou « que faudrait-il pour que ce soit plus simple » est une amorce de réflexion qui révèle les contraintes qui nous sont mises ou que nous nous mettons nous-même, à tort à à raison. Elle sert de révélateur aux limites et sens interdits sur notre carte mentale.

A vous de jouer :

Pensez à une situation qui vous pose problème, ou est inconfortable pour vous. La proposition fonctionne d’autant mieux que vous vous sentez coincé, sans solution.

Maintenant, complétez les pointillés :

(Dans ma situation, dans ma problématique, etc.), ce serait plus simple si…

Que faudrait-il pour que ce soit plus simple / facile / rapide / accessible à une solution ?

Vous pouvez écrire plusieurs “si” :
Ce serait plus simple si…
Ou ce serait plus simple si…
Et ce serait plus simple si…
Ou encore ce serait plus simple si…
etc.

Maintenant, pour chaque “si”, demandez vous ce qui empêche vraiment que cela soit possible :

  • y a-t-il une loi, règle incontournable qui empêche de procéder ainsi ?
  • y a-t-il une limite qui me retient, et sur quoi est-elle fondée ?
  • si oui, comment cela pourrait-il quand même être possible ?

Passez éventuellement par l’étape de “ha ha, sur une autre planète, dans une autre vie, si l’autre le voulait bien etc.”

Et re-demandez vous :

Comment cela pourrait-il être malgré cela, possible d’une certaine manière ?

Et que se passerait-il si je faisais fi de cette limite, de cette règle ?

Ces questions touchent à nos représentations et à nos peurs : sortir du cadre peut présenter des risques, à chacun d’estimer dans sa situation si le jeu en vaut la chandelle…

 

Vos réactions et commentaires sont les bienvenus !

 

(1) P. Watzlawick, J. Weakland et R. Fisch. Ed. du Seuil 1975

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