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Le devis du changement

v_peage_bevis changementDans l’épisode précédent, il était question de garder ouverte autant que possible l’option de quitter le job, le projet ou la mission qui nous engage aujourd’hui. Afin de garder de la souplesse et sa capacité de rebond en imaginant le plan B (changer) associé au plan A (prolonger l’existant). Allons plus loin dans cette idée de rebondir et plus si affinités, car parfois… le plan B devient un nouveau plan A !

Vous est-il arrivé de vous adapter à une situation professionnelle en la vivant plutôt bien jusqu’au jour où vous vous êtes livré(e) à un exercice simple mais risqué : faire l’addition, mesurer la dépense, les coûts cachés ?

C’est ce qui est arrivé à Maxime.

Les coûts cachés du non-changement

Depuis 2 ans Maxime est commercial dans le logiciel, affecté à la zone Europe du Nord, vaste terrain de jeu où il multiplie les déplacements. Il est très content de ce poste, qui répond à son besoin d’autonomie : il en avait assez de travailler dans un bureau, surveillé par son directeur commercial.
Au début, ce nouveau job était excitant, toujours entre un train et un avion, découvrir des villes, rencontrer du monde… Mais au bout d’un an, il a commencé à déchanter : la concurrence féroce, les produits de son entreprise pas toujours au point, et surtout les déplacements très fréquents qui l’éloignent de sa femme et ses deux enfants de 5 et 9 ans… qu’il ne voit pas grandir.
Et c’est ce premier souci qui a amené Maxime à s’interroger sur ce qu’il perdait dans cette mission où il avait a priori tout à gagner.
Et la liste lui a donné matière à méditer :

  • la relation avec sa femme qui se dégrade (“tu n’es jamais là !”)
  • ses enfants qu’il ne voit pas assez (récemment son petit lui a demandé s’il avait une maison dans son travail)
  • la fatigue accumulée, les kilos en trop (trop souvent au resto, repas déséquilibrés, manque de sport…)
  • les loisirs réduits à quelques séries américaines et un apéro, de plus en plus rare, avec les copains

En se penchant sur les coûts (pas si) cachés de son engagement professionnel, Maxime a commencé à considérer avec un autre regard la suite de sa mission. Et quand son manager a fait le point sur les portefeuilles et les zones distribuées dans l’équipe, Maxime avait les idées claires sur ce qu’il voulait : reprendre une partie du portefeuille France pour réduire ses déplacements, et se recentrer sur une ligne de produits plus stabilisée.

Mais le seul inconfort suffit-il à nous faire bouger ? Pas toujours, bien sûr. Nous connaissons tous des personnes qui souffrent dans une situation professionnelle mais restent… en tenant bon, parfois en râlant/pestant/soufflant, mais en continuant.
Nous savons bien, professionnels de l’accompagnement au changement, que l’homéostasie (propriété d’un système vivant qui préserve avant tout son équilibre) fait que la stabilité l’emporte souvent sur le changement.

Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple typique de notre époque, de nombreuses personnes se retrouvent en situation de pré burn-out : stressées, travaillant soirs et week-ends sans ralentir, connectées en permanence, elles en arrivent à mal dormir, connaître des symptômes physiques (douleurs au dos, aux articulations, fatigue croissante…) ou cognitifs (difficulté à lire, à se concentrer, oublis).
Pourtant, elles continuent à ce rythme : à l’image du hamster emballé dans sa roue, elles sont “dedans” et gardent le rythme.

Et même quand ces personnes parviennent à prendre du recul sur leur situation, elles peuvent choisir délibérément de continuer ainsi, tant lâcher leur semble risqué, ou coûteux : impensable !

Alors qu’est-ce qui nous peut nous amener à un vrai changement ?

Changement de cap

L’histoire de Marie Pierre peut nous éclairer sur ce sujet :

Exploitante laitière depuis plusieurs années, elle connaissait, avec son associé, les difficultés économiques du secteur. Mais son investissement dans les réseaux de développement agricole porteurs de la réflexion sur les mutations structurelles du secteur, la maintenait optimiste : il y avait des solutions, la crise était l’opportunité de réorganiser l’exploitation. Elle cherchait des solutions encore et encore, et souhaitait les trouver avec son associé : comment faire pour que cela marche mieux ? Il devait y avoir un moyen !

Au bout de quelques mois à chercher, la confiance de Marie Pierre dans la suite du projet s’est quelque peu érodée, jusqu’au point où elle a eu du mal à se projeter dans l’avenir, avenir qui commençait à ressembler à un gros nuage noir. Et pourtant, il n’était pas question d’arrêter. Elle poursuivant ses efforts.

Jusqu’au jour où ces doutes l’ont amenée à se poser la question suivante : “comment ce serait si nous arrêtions l’exploitation ?”

Cette simple question représentait jusque-là une petite lueur, toute petite derrière le nuage, mais tellement petite qu’elle semblait inaccessible, un “Et si ?” qui appelait très vite un “Oh non, pas ça, quand même pas… surtout pas !”
Car dans son esprit, il y avait beaucoup à perdre à arrêter. Tout, peut-être.

Mais ce jour-là, Marie Pierre a commencé à s’approcher de son nuage noir pour le regarder de près, et à entrevoir la lueur du changement.
Avec des chiffres et des réponses techniques, logistiques et juridiques, elle a détaillé cette hypothèse de changement… jusqu’à se rendre compte que c’était faisable pour elle, avec une fourchette de possibles, “au pire…” “au mieux…”
En mettant noir sur blanc ces hypothèses, quantifiées par des données concrètes, Marie Pierre a doucement ouvert la possibilité de partir.

Cette porte entrouverte, l’idée a fait son chemin, et quelques mois plus tard, Marie Pierre a senti qu’elle ne voyait plus son avenir dans l’exploitation. L’approche d’une échéance a achevé de lui faire passer le cap : allait-elle renouveler un prêt pour investir encore une fois dans l’exploitation ? Non, cette fois non.

“J’avais mis en route la machine du changement, j’ai déroulé.” conclut-elle.

Le devis du changement

Ce qui est arrivé à Marie Pierre, c’est ce qui peut nous arriver quand nous choisissons de faire le “devis” du changement, concrètement, au lieu de l’imaginer seulement.

Dans situation inconfortable où nous nous posons des questions, nous sommes parfois maintenu dans le statu quo par le “nuage noir” dont parle Marie Pierre : les perspectives peu engageantes si l’on continue sans rien changer, qui occupent tout l’espace mental, et à côté, la faible lueur du changement, à peine perceptible, d’ailleurs existe-t-elle vraiment ?

Cette idée primitive de changement peut nous paraître à première vue coûteuse et risquée. Nous refusons alors ce prix à payer sans vraiment aller en vérifier les détails.

Or aller chercher les réponses concrètes, factuelles à ces questions, aller faire le devis du changement, peut avoir plusieurs effets :

  • le chemin se dessine dans la tête, le changement est visualisé
  • le concret fait parfois moins peur que l’imaginaire
  • et l’addition des vrais chiffres peut révéler des surprises : parfois le devis du changement n’est finalement pas si élevé, et surtout, moins cher que le devis du non-changement !
  • on passe de « quand même pas, surtout pas » à « pourquoi pas ! »

NB :
– Comme tout devis, celui-ci n’engage à rien.
– et comme tout devis, il est estimatif car évalué d’après les données d’aujourd’hui. Après, il y a la Vie.

Il s’agit donc seulement d’explorer pour de vrai ce qu’impliquerait le changement auquel nous n’osons pas penser, chaque fois que nous nous disons “je voudrais bouger, mais impossible”.

Nos raisons de continuer ainsi, de rester, sont liées au prix du changement.

Par exemple :

  • Laisser une équipe, des collaborateurs
  • Abandonner un projet avant d’en avoir vu le bout, de l’avoir mené à bien
  • Solder un projet, une mission, sur un bilan peu satisfaisant
  • Perdre la partie, la bataille, avoir l’impression le laisser l’entreprise (ou sa hiérarchie) gagner
  • Devoir recommencer quelque chose
  • Se retrouver seul.e, face à soi-même
  • etc.

Les 3 voies (s’adapter, lutter, partir)

Je dis souvent à mes clients que nous avons 3 possibilités dans une situation inconfortable :

  • S’adapter à une situation qu’on ne peut changer
  • Lutter pour changer la situation
  • Partir : quitter la situation

Et souvent, le problème naît de notre insistance dans l’une de ces 3 voies en l’absence de signes d’amélioration. Alors, faire le “devis”, estimer le coût de chaque voie peut nous aider à nous repositionner. C’est ce qui est arrivé à Stan.

Stan, « Et le gagnant est… »

Il y a 3 ans Stan a lancé un projet d’événements outdoor (en pleine nature) avec un partenaire, Fabrice. Ils ont beaucoup travaillé pour le développer, au début l’entente était bonne, mais depuis l’an dernier tout se corse. Fabrice a une idée fixe : investir dans un terrain et des locaux pour avoir un lieu où organiser ces événements. Stan lui, est convaincu que la bonne manière de faire est de s’associer à des partenaires propriétaires d’infrastructures en pleine nature, et de leur louer les lieux ponctuellement.
Depuis plusieurs mois, Fabrice et Stan tentent de se convaincre mutuellement que leur tactique est la bonne ; Fabrice est majoritaire, Stan sent qu’il va devoir céder. Mais il reste très sceptique sur l’idée de Fabrice.
Que faire, quand on n’imagine pas rester ni partir ?
Stan fait l’exercice du prix à payer s’il arrête cette association. Il revient avec sa feuille, en 3 colonnes :

  • Le prix à payer à continuer ainsi
  • Le prix à payer à essayer de changer les choses
  • Le prix à payer s’il arrête tout

Surprise : l’option la plus coûteuse, c’est… de continuer ainsi.
L’option “essayer de changer” est écartée d’office : tous les signes montrent à Stan que Fabrice ne changera pas de vision. Il doit se rendre à l’évidence.
Stan est étonné : en considérant de près le prix à continuer et le prix à arrêter, “il n’y a pas photo” dit-il.

Pour Marie Pierre comme pour Stan, remettre en question l’existant a mené à un changement important. L’histoire ne le dit pas, mais ils ont trouvé une sorte de “cadeau caché” derrière ce qui était, au départ, un plan B.

Mais cet exercice du prix à payer peut tout autant nous amener à choisir le non-changement. Quand, tout bien considéré, le coût du changement est trop élevé (en tout cas aujourd’hui), nous choisissons de maintenir l’existant. Ou alors, quand nous imaginons que l’herbe est plus verte ailleurs, aller en prendre un échantillon redonne parfois le goût de celle que l’on a sous les pieds. Et alors la souffrance diminue : nous acceptons mieux la situation actuelle, maintenant que l’herbe n’est plus si verte ailleurs.

L’essentiel est, pour celui qui se pose la question du changement, de décider en conscience du prix qu’il préfère payer, car c’est bien lui qui le paiera (et non tous ceux qui pourraient l’encourager dans une voie ou une autre !)

 

A vous !
Vous êtes dans une situation inconfortable, difficile, voir douloureuse, faites l’exercice des 3 voies.
Quel serait le prix à payer en termes de pertes, de renoncements ou deuils, ou de risques, ou encore de choses à affronter, si :
A – vous vous adaptez à la situation, renonçant à la changer
B – vous luttez pour changer la situation, faute de pouvoir vous adapter
C – vous quittez la situation ?
Au final, où est le prix le moins élevé pour vous ? Et quel est le prix que vous préférez payer aujourd’hui ?

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