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Lâcher prise et laisser venir

Lâcher-prise sur le trainDans l’article « La volonté reine ?« , il était question du piège du but conscient, cette démarche volontariste qui nous mène parfois à l’échec – en nous gardant trop focalisés sur l’objectif que nous poursuivons. Voyons maintenant comme le lâcher prise peut nous aider, de manière parfois surprenante, à obtenir de meilleurs résultats, alors même que nous avons l’impression de renoncer.

Cette approche plus orientale et circulaire revient à être et laisser faire au lieu de faire. Elle propose de remplacer la lutte par la stratégie et une forme de sagesse.

Voici une image qui l’illustre bien :

Une sage-femme (sage!) me racontait un jour que petite, elle nageait souvent dans une rivière à fort courant, au milieu de laquelle trônait un gros rocher. Au début, elle essayait de nager en s’écartant du milieu de la rivière pour éviter le rocher, ce qui lui demandait beaucoup d’effort. Elle a vite trouvé que le plus efficace était de se laisser glisser, portée par l’onde qui contournait naturellement le rocher dans son cheminement.

On sent dans cette approche une libération, comme si la facilité remplaçait la lutte, ce qui est le coeur de l’expression « aller dans le sens du courant ». Récemment une personne me disait, parlant d’une situation où elle cherchait désespérément une solution : « je suis comme la mouche qui se cogne et se recogne à la vitre, sans fin. » Lutte vaine et épuisante. Que se passe-t-il quand la mouche renonce et fait demi-tour ? Elle trouve une autre issue, et même parfois plusieurs. Ainsi le lâcher-prise peut nous apporter, paradoxalement, un bénéfice inattendu. Mais alors… « pour réussir, abandonne ! » ?

Lâcher prise c’est laisser venir

Lâcher prise peut nous donner l’impression d’abandonner, mais c’est aussi laisser venir : en relâchant efforts et attention unidirectionnels, nous redevenons disponible à tout ce qui se fait tout seul, ainsi qu’aux signaux (internes et externes) ; des solutions peuvent émerger de ce vide.

Un exemple bien connu c’est celui de la mémoire : arrêtez de chercher à vous souvenir de ce nom qui vous échappe et il vous reviendra quelques minutes plus tard.

Autre exemple, un manager qui a tout essayé pour régler un conflit dans son équipe, décide de laisser tomber : par la suite il se rend compte que les deux personnes concernées, laissées à elles-mêmes, ont commencé à réguler seules leur relation.

Ou encore, un entrepreneur désespère de réussir à vendre son produit, et au moment où il se dit qu’il n’a plus rien à perdre, il lâche l’idée de réussir seul et tente une tout autre voie, celle d’un partenariat avec une autre société complémentaire, … et ça marche !

Il y a quelque chose d’écologique, de fluide et d’élégant dans ces solutions qui émergent du lâcher-prise. Comme une ouverture, une manière de laisser faire la nature et le Temps.

Voici une fable zen dans cet esprit, que je trouve inspirante :

Il était une fois un empereur, qui voulait choisir en qualité de Premier ministre le plus sage, le plus avisé de ses sujets. Après une série d’épreuves difficiles, il ne resta en lice que trois concurrents :« Voici le dernier obstacle, l’ultime défi, leur dit-il. Vous serez enfermés dans une pièce. La porte sera munie d’une serrure compliquée et solide. Le premier qui réussira à sortir sera l’élu ! » Deux des postulants, qui étaient fort savants, se plongèrent aussitôt dans des calculs ardus. Ils alignaient des colonnes de chiffres, traçaient des schémas embrouillés, des diagrammes hermétiques. De temps en temps, ils se levaient, examinaient la serrure d’un air pensif, et retournaient à leurs travaux en soupirant.
Le troisième, assis sur une chaise, ne faisait rien. Il méditait. Tout à coup, il se leva, alla à la porte, tourna la poignée : la porte s’ouvrit, et il s’en alla.
La solution est là, évidente et simple. Il suffit pour la découvrir de « changer le regard ». Les hommes gémissent dans des chaînes imaginaires alors qu’ils sont libres et heureux.
Extrait tiré des Nouveaux contes zen d’Henri Brunel, Librio, 2004

Lâcher prise sur quoi ?

Lâcher prise, c’est bien beau, mais lâcher quoi ? A bien y regarder, nous avons de la matière, à se demander si nous ne vivons pas, nous les Occidentaux, dans une frénésie de maîtrise.

Quelques options non exclusives ni exhaustives :

(cc) Desperate Leap by Taomeister - Flickr - lâcher prise

N’allez pas dire ça à un saumon, programmé pour remonter la rivière…

Lâcher sur une conviction, une idée fixe, à laquelle nous nous agrippons mentalement malgré des signaux extérieurs qui nous invitent à laisser tomber. Quand tout s’oppose, savoir lâcher prise sur le plan prévu, et le plan B et le plan C. « L’homme fait des plans et Dieu rigole » dit-on. Chaque fois que nous nous répétons de ne rien lâcher dans une situation, il est intéressant de nous demander si notre ténacité est la bonne voie (lire à ce sujet Persévérer ou lâcher prise.)

Lâcher le contrôle, lâcher notre volonté de transformer ce qui est pour qu’il soit conforme à ce qu’il devrait être, selon nous. Lâcher le projet de changer l’autre, les autres, l’organisation, la société, que dis-je, le monde entier. Si cela fait dix fois que associé arrive en retard au rendez-vous avec des investisseurs (malgré le savon que vous lui passez), ou cinq fois que la direction de l’entreprise réorganise votre service sans vous consulter (et que vos vives protestations n’ont aucun effet), si cela fait des mois que vous faites tout pour que votre fille ait la moyenne en maths (et qu’elle plafonne à 7/20), peut-être est-il temps de regarder la situation autrement, pour changer de stratégie.

Lâcher prise sur notre besoin de comprendre, d’avoir une explication rationnelle et logique à ce qui nous échappe, jusqu’à chercher sans fin les clés et se perdre en hypothèses.

Lâcher sur nos attentes ou sur le résultat que nous visons : être à l’heure malgré les embouteillages, rendre un document de première qualité malgré des délais taille XXS, faire plaisir à tout le monde, lancer un produit sur le marché avant les concurrents, être le premier, le meilleur, le plus fort, … et le plus épuisé ? Choisir son lâcher-prise avant que le corps ne s’en charge pour nous, sous forme de burn-out par exemple.

Lâcher sur notre maîtrise de nous-même, sur l’inlassable combat contre nos imperfections. Accepter d’être parfois vulnérable aux yeux des autres, de bafouiller, d’être moins productif aujourd’hui, d’avoir du mal à s’y mettre ; lâcher vraiment pour une heure, et découvrir que tout se remet en place, l’énergie remonte, la peur / la honte / la culpabilité est moins forte, comme s’il était nécessaire de traverser ces émotions désagréables pour qu’elles s’apaisent.

Lâcher prise, c’est un peu s’en remettre au cours des choses, comme le marin qui lâche la barre quelques instants pour laisser son bateau trop tendu se remettre dans le lit du vent et du courant, avant de piloter à nouveau avec plus de souplesse.

C’est donc accepter ce qui est et faire confiance à ce qui sera.

Et vous ?

  • Avez-vous observé que c’est parfois quand vous lâchez prise que ce que vous souhaitez (ou ce qui est bon pour vous) finit par advenir?
  • Dans quel contexte serait-il intéressant pour vous de faire une expérience de laisser venir plutôt que de chercher activement à faire advenir ?

Vos commentaires et partages sont les bienvenus !

2 comments

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  1. Carine

    Bonjour Karine

    Je répondrai à ce billet par 2 citations.

    D’abord J Prévert « La meilleure façon de ne pas avancer est de suivre une idée fixe », qui serait le résumé poétique du but conscient.

    Quand au lacher prise, je citerai la blogueuse @DetacheePresse « Accepter de mourir c’est un peu devenir invincible ». A priori c’est sombre, mais en fait, face à quelque chose que je ne peux pas changer, si je l’accepte pleinement et sereinement, cela ouvre un énorme champ de possibilités. C’est très différent de la résignation, puisqu’au lieu d’ajouter du poids, ça en enlève.
    En fait, je trouve que l’expression « lacher prise » n’est pas appropriée. Ce n’est pas comme quelqu’un qui est suspendu très haut (la scène d’ouverture de Cliffahnger par exemple, ou le trapéziste) et qui d’un coup renonce et se fracasse. C’est autre chose.

  2. Anne

    Bonjour et merci pour vos articles éclairants !
    Je suis moi même en pleine problématique du lâcher prise en ce moment ; je suis locataire d’un appartement que j’aime et qui risque d’être vendu d’ici 1 an; depuis que je suis au courant du projet de ma propriétaire je n’ai de cesse de trouver une solution ; j’y réfléchis souvent, prend des contacts pour un achat éventuel, ailleurs; bref, tant que je n’aurai pas trouvé une solution à ce que je considère être un problème, je ne serai pas en paix; un ami me disait dernièrement de lâcher prise, de laisser faire les choses, le temps..
    Bref, je m’interroge sur ma manière de gérer cette situation. En recherchant une solution de manière quasi obsédée, suis je dans le tt contrôle, ou dans l’anticipation ? n’est ce pas pour moi, une manière de ne pas subir ce que je n’ai pas choisi? Devrais je plutôt laisser venir…une opportunité, sorte de miracle qui émergerai d’un lâcher prise ?
    Votre avis ou conseil est bienvenu! merci !

  1. Lâcher prise et laisser venir | l'Œ...

    [...] Lâcher prise s'avère parfois plus productif qu'exercer sa volonté. Sur quoi avons-nous parfois besoin de lâcher pour trouver des solutions inattendues ?  [...]

  2. Lâcher prise et laisser venir | dé...

    [...] Lâcher prise s'avère parfois plus productif qu'exercer sa volonté. Sur quoi avons-nous parfois besoin de lâcher pour trouver des solutions inattendues ?  [...]

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