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Sois innovant : la dictature de l’innovation

L'innovation dans la roue (c) Photo Pierre Noël - pnlphotographies.comNouveau ! Inédit ! Innovant ! crient des éclatés rouges ou jaune vif sur les vitrines et dans nos têtes. L’innovation reine, l’innovation ou rien… quand cette ère a-t-elle débuté ? Guillaume Louriais nous a interpellés à travers son article-infographie The New Workstyle : le nouveau style de travail ne verrait plus l’innovation comme une menace à l’équilibre, mais comme de meilleurs outils et de meilleurs process. Ainsi, le concept « New Is Beautiful » engendre un driver aussi contraignant que « Sois Parfait » : « Sois Innovant ». Voyons avec quels effets.

Managers, retroussez vos manches ! Etre efficace ou rapide, c’est dépassé, ce qu’il faut désormais c’est être Innovant. Ce qui a déjà été fait, a moins de valeur. Une méthode projet, un modèle de management, ne valent que par leur nouveauté. Et vous-même et vos équipes devez innover, toujours innover. Et ne vous contentez pas toujours d’une innovation incrémentale à virgule : après le 2.0, le 2.1 ne fait plus rêver, il faut passer tout de suite au 3.0 ! C’est la « Disruptive innovation » en anglais, celle qui crée la rupture. Sacré challenge dans nos organisations qui ont déjà parfois du mal à mettre en place de petits changements.

Tous au 10.0 ? l’innovation de rupture

Innover selon le Trésor de la Langue Française, c’est

« Introduire du neuf dans quelque chose qui a un caractère bien établi »

Selon le dictionnaire de l’Académie Française, le terme date du XIIIe siècle et est emprunté au bas latin « innovatio », qui signifie renouvellement. L’innovateur est donc « celui qui renouvelle ».

On distingue globalement deux types d’innovation :
- l’innovation incrémentale ou amélioration continue, que nous pratiquons dans nos entreprises : 2.0 => 2.1
- l’innovation de rupture, celle qui fait rêver, qui révolutionne quelque chose : 2.0 => 3.0 ou pourquoi pas 10.0 !

L’innovation  incrémentale ou amélioration continue, l’entreprise en aurait besoin pour survivre selon les économistes ; dans un contexte de compétition, elle lui permet de mieux répondre aux besoins du marché et de prendre un avantage concurrentiel sur ses compétiteurs. Cette innovation s’inscrit dans une continuité.
ex : un fabricant d’appareils photos numériques intègre une technologie de compression vidéo 2 fois plus performante.

Quant à l’innovation de rupture, comme son nom l’indique elle crée un saut technologique.  Elle change la donne, elle invente un nouveau monde.
ex : l’apparition du premier appareil photo numérique.

Pour certains penseurs, l’innovation de rupture provient essentiellement de la sérendipité : trouver quand on ne cherche pas, trouver en cherchant autre chose (vous connaissez l’histoire de la tarte tatin, du stéthoscope ou du velcro ?) En d’autres termes on ne pourrait pas innover de manière révolutionnaire en cherchant à le faire.

Il est probable que l’injonction « Sois Innovant » dans nos entreprises s’applique plutôt à l’innovation incrémentale. Je ne suis pas économiste, je m’attacherai donc ici à parler non pas de l’importance de l’innovation per se dans nos entreprises, mais de l’effet de son diktat sur les dirigeants, managers et cadres.

La machine infernale de l’innovation incrémentale

Innover pour améliorer et renouveler, très bien. Mais peut-on ordonner à une personne ou un groupe de le faire ?

Je vois ici 3 difficultés.

1. Une injonction paradoxale

 

D’abord, l’injonction « Sois Innovant » m’apparaît comme paradoxale :

- d’un côté elle demande une exécution, elle impose de suivre une règle (Innover)
- de l’autre elle demande de se libérer de l’existant pour créer du nouveau (Innover)

Ce qui revient à : il faut que je suive des règles tout en m’affranchissant de toutes règles.
Certes Google, par exemple, demande à ses collaborateurs d’innover. Mais pas en leur disant « Sois Innovant » ! Google a mis en place sa célèbre politique d’innovation « Innovation Time Off » (ITO) en encourageant ses salariés à passer 20% de leur temps de travail sur des projets qui les intéressaient personnellement. Des innovations importantes sont nées dans ce processus : Gmail, AdSense…

D’après cet exemple l’innovation même incrémentale ne se commande pas, mais survient si on lui crée un espace suffisant. Le débat est ouvert !

2. Une source de stress

 

Ensuite l’innovation imposée, comme des changements trop fréquents d’organisation, de méthodes ou encore d’outils de travail, constitue une source de stress important. Dans certains secteurs (Internet / Telecom) l’impulsion est même frénétique, créant une menace : comme s’adapter ? Comment être efficace ?
ex :  dans le domaine des téléphones mobiles, les modèles et versions évoluent très rapidement. Chez un opérateur télécom, les réorganisations d’équipes suivaient le même rythme et l’on passait plus de temps en réorganisations qu’en production de projets et produits.

Le problème de ces impulsions frénétiques d’innovation, c’est qu’elles touchent directement notre cerveau dans sa faculté d’adaptation. Notre stress du XIXe siècle est essentiellement une menace intérieure, un stress cognitif (voir les travaux de Jacques Fradin à ce sujet, cf. L’intelligence du stress). En gros, on en demande trop à notre belle machine cérébrale : nous n’avons pas encore muté pour suivre le rythme des changements à un rythme haut débit.

3. Parfaire empêche d’exceller

« Innovation = Better tools, better process » dit l’infographie  The New Workstyle . Mieux… dans tous les cas ?
Le mieux est l’ennemi du bien, dit-on ; j’ajouterais « le parfait est l’ennemi de l’excellent ».

Le problème avec l’innovation, c’est qu’elle nous pousse toujours en avant alors que parfois, nous sommes arrivés à un stade de développement tout à fait satisfaisant. Une vraie question est donc : peut-on toujours faire mieux ?

Nous retrouvons la même démarche que celle du perfectionniste qui manque la marche de l’excellence et continue son travail, errant dans les nuées de la perfection. Sois innovant, sois parfait ?

Quelques réponses sous forme d’expressions déjà entendues :

On ne change pas une équipe qui gagne
en anglais : Stick with winning formula
Le mieux est l’ennemi du bien (Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, en 1764)
… ajoutez la vôtre ici

Finalement, à vouloir toujours innover, nous rejetons parfois des solutions excellentes, uniquement parce qu’elles ne sont pas nouvelles.

Réinventer la roue

Et si parfois, à force de changer tout le temps nous retombions sur du connu – et donc, du pas si nouveau ? Faire du neuf avec du vieux en somme, et pourquoi pas, après tout !  Ou réinventer la roue, avec l’illusion du nouveau.
Un exemple : en management, les méthodes se succèdent, au fil des modes. Je suis sûre que nous revenons régulièrement à des méthodes qui étaient innovantes… il y a 10, 20 ou 1000 ans. Comme s’il s’agissait de cycles. Qu’en pensez-vous ?

Cela me fait penser à ces mots de passe de plus en plus sécurisés que l’on nous demande de changer régulièrement avec obligation d’innover, du moins, de reprendre un des 10 précédents mots de passe choisis.

Au final si nous réinventons sans cesse la roue c’est sous l’impulsion d’une éternelle insatisfaction inhérente à notre nature humaine – lire à ce sujet Henri Bergson - l’Evolution créatrice, et le concept d’élan vital. Sommes-nous alors condamnés à toujours innover et si oui, à quel rythme ? Dans un monde de changement permanent, rajouter notre part d’innovation galopante mérite, me semble-t-il réflexion sur le sens et le but de cet élan.

A vous ! Questions de coach :

  • Ressentez-vous cette injonction « Sois Innovant(e) ! » dans votre travail ?
  • Si oui, à quel niveau ? Managérial, opérationnel ?
  • Comment réagissez-vous à cette injonction ?
  • Qu’en faites-vous ?
La réponse est en Vous !

Crédit photo : Pierre Noël - Galerie Crète / Homo-Sapiens Museum - www.pnlphotographies.com
avec son aimable autorisation

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