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Manager les émotions : bas les masques

Cet article est la suite de Les émotions au coeur de notre cerveau. Philippe Horin nous expliquait comment notre processus de décision mêle cortex et système limbique, et comment ce dernier fait parfois un coup d’Etat. Comment tirer partie de ces découvertes ? Comment reconnaître les émotions et les gérer ? De l’art de l’intelligence émotionnelle… avec soi-même et avec l’autre.

Karine : – Bonjour Philippe. Comment pouvons-nous utiliser cette nouvelle connaissance de notre fonctionnement limbique/cortex ?

Philippe : – D’abord en prenant conscience en permanence de ce qui se passe en nous au niveau émotionnel. Etre en contact avec ses émotions constitue le seul moyen d’être cohérent entre ses actes et ses pensées, ou encore d’être en lien harmonieux avec autrui. Si nous sommes en colère ou si nous avons peur sans nous en rendre compte, notre attitude ne va pas être comprise par nos collaborateurs ou nos supérieurs. Car comme nous l’avons vu, que nous le voulions ou non, ces émotions vont interférer avec nos décisions et nos actes.

Karine : – C’est la question de la congruence et de l’impact qu’elle a sur notre communication.

Philippe : - Plusieurs études ont confirmé par exemple que les managers, même les plus grands, prenaient leurs décisions, non pas uniquement sur des critères rationnels, mais en fonction d’éléments qui se rapprochaient de ce qu’ils avaient déjà vu. Nous tentons toujours, plus ou moins inconsciemment, de nous rapprocher d’expériences connues, ce qui nous rassure.

Karine : – Et ce sont les émotions qui révèlent que cette « reconnaissance » se passe intérieurement : j’ai peur parce que cette situation ressemble à une situation difficile que j’ai connue, donc je fuis.

Philippe : – Oui. Mais attention, comme pour les trains, une émotion peut en cacher une autre ! Certains parlent alors de masque.

Karine :  Ce sont les « émotions rackets », en analyse transactionnelle ?

Philippe : – Exactement. Ce phénomène peut même s’avérer très fréquent chez certains d’entre nous lorsque l’éducation l’a favorisé. Pourquoi ?
Tout simplement parce que les zones dédiées dans notre cerveau aux trois émotions de défense (peur, tristesse, colère) sont très proches et très liées. Si l’on implante par exemple une très fine électrode dans le cerveau d’un chat dans la zone de la colère, il va se mettre, dès l’envoi d’un courant électrique, en position de combat : poils hérissés, gros dos, babines retroussées… avec tous les autres signes de colère possibles. Il suffit de déplacer l’électrode de l’ordre d’ un millimètre vers la zone de la peur pour que le chat s’applatisse instantanément, manifestant alors tous les symptômes de la crainte en lieu et place de ceux de la colère.

Karine : C’est-à-dire qu’il est fréquent qu’une émotion soit détournée par une autre si l’habitude (cf. une précédente Conversation sur la branche) ou la culture ont forgé le chemin à l’autre émotion?

Philippe : – Oui. Si notre éducation nous apprend par exemple qu’un homme ne doit pas pleurer, la peur ou la tristesse vont être peu à peu être remplacées par la colère. Si par exemple ton patron entre, furieux, dans ton bureau parce que la société vient de perdre un marché avec un client que tu suivais, tu peux trouver tous les arguments les plus rationnels du monde, rien n’y fera. Comment réagir alors ?

1- Laisser passer le coup d’Etat du système limbique (chez ton interlocuteur). Simplement recevoir, reconnaître et accompagner la colère, mais surtout ne pas argumenter comme notre cortex aurait spontanément envie de le faire : au mieux ce ne sera pas entendu puisque le cortex (la part rationnelle) de ton interlocuteur est court-circuité, au pire cela relancera ou prolongera la putsch de la colère.

2- Détecter s’il y a émotion masquée ou cachée. En l’occurence, il est fréquent chez un homme, qui se doit d’être fort, que la colère masque la peur. Cette colère de ton supérieur après toi a en fait toutes les chances de masquer une peur. Coté féminin, à l’inverse, la société accepte mieux la peur ou la tristesse que la colère et il est fréquent que des larmes masquent une profonde colère.

Karine : On voit en coaching des personnes qui ne s’autorisent pas la colère, ce qui les empêche de poser leurs limites avec les autres. Reconnaître leur colère cachée est le premier pas vers leur compréhension de ce qui leur arrive, et de là leur besoin commence à devenir clair.

Philippe : - 3- Reconnaître l’émotion masquée et y répondre.

Ce qui pourrait donner, après avoir laissé retomber le soufflé du coup d’Etat :

“ – Vous êtes en colère parce que vous craignez que nous n’atteignions pas les objectifs fixés par le conseil d’administration. La perte de ce marché est effectivement un échec, mais nous avons de bonnes chances de tenir nos objectifs grâce à d’autres opportunités dont je peux vous parler.”

Certains d’entre nous ont la faculté de se trouver facilement en lien avec leurs émotions. Pour d’autres, cela s’avère moins spontané, mais après la prise de conscience indispensable, le réflexe peut venir assez rapidement si l’on y prête attention systématiquement. Le jeu en vaut largement la chandelle en tous cas.

Karine : Comment faire pour reconnaître une émotion masquée chez un collègue ou un manager ?

Philippe : -Les premières fois, il est important de se poser la question, surtout si l’attitude de l’autre nous semble décalée ou disproportionnée. “Cette colère, ne cacherait-elle pas une peur ?” Si vous avez une petite idée du déclencheur réel, ne pas hésiter à le valider auprès de votre interlocuteur, une fois l’émotion retombée : rappelez-vous qu’il est inutile, voire risqué, de relancer la machine à émotions pendant le coup d’état. Cette validation peut demander un peu de tact, simplement.

Karine : Je trouve qu’écouter les mots de la personne est éclairant. Par exemple, le patron qui hurle et dont tout le discours tourne autour de la peur des conséquences (« vous ne vous rendez pas compte, ça va nous mener au désastre », « nous risquons gros avec cette erreur », « vous imaginez ce qui peut se passer après une bourde pareille », « qu’est-ce que l’actionnaire va penser » etc.) L’émotion manifestée est la colère, mais les mots expriment de la peur.
Et c’est la même chose avec soi-même. Une question que l’on peut se poser si l’on soupçonne d’avoir une émotion « masque » (racket), c’est par exemple « Je suis en colère mais c’est peut-être de la peur : si je devais avoir peur de quelque chose dans cette situation, qu’est-ce que ce serait ? »
Merci Philippe  pour cette Branche, et à bientôt !


6 commentaires

2 pings

  1. Mathieu a dit :

    Bonjour,
    je vous remercie d’avoir partagé cette interview très intéressante avec nous, dans laquelle, si je ne devais retenir qu’une phrase se serait bien celle-ci: « Etre en contact avec ses émotions constitue le seul moyen d’être cohérent entre ses actes et ses pensées, ou encore d’être en lien harmonieux avec autrui. »
    D’ailleurs vous avez bien fait de la mettre en gras!

    A bientôt,
    Mathieu

    1. Karine a dit :

      Bonjour Mathieu,

      Merci de votre commentaire. Vous avez bien résumé l’article, l’essentiel est là ;) Je découvre votre blog, vous avez un joli nom de domaine.

      A bientôt,
      Karine

  2. Carine a dit :

    Bonsoir Karine

    je retiendrai de cet article les émotions masquées, plus précisément la colère qui masque la peur.
    Peut être parce que j’ai le cas chez un collaborateur en ce moment. Le fait d’identifier la peur, de se demander « de quoi », m’a permis de préparer différemment le recadrage « à froid » qui suit la colère de la semaine dernière.

  3. Karine a dit :

    Bonjour Carine
    Merci de ce partage très intéressant. Connaître le principe de l’émotion racket ouvre de nouvelles voies dans notre relation à l’autre.
    Quand ce recadrage a-t-il lieu ?

    1. Carine a dit :

      Bonjour

      le recadrage était ce matin, l’éruption de colère jeudi. J’ai différé pour traiter la chose proprement et pas à l’arrache en 15 secondes chrono ce qui aurait été le cas vendredi ou lundi.

      J’avais 2 points à aborder:
      * c’est important de remonter les points qui posent problème, c’est mieux avec une proposition de solution mais je comprends que dans le feu de l’action la proposition de solution ne soit pas toujours présente (ça adressait la peur face à un truc nouveau, et retour d’info sur les actions en cours pour traiter le problème signalé)
      * même si un sujet pose problème, je ne m’attends pas à être menacée, parce que là c’est moi qui vais être agacée. Ce n’étaient pas des « grosses » menaces, mais je n’avais pas envie qu’un de mes collaborateurs (cadre) commence à jouer à la menace et au chantage.

      Il ressort de la discussion des excuses spontanées de mon collaborateur, un problème relationnel avec une tierce personne qui sert peut être de bouc émissaire pour ne pas chercher de solution pour dépasser le problème, et un peu de travaux pratiques de sa part pour résoudre le fameux problème remonté.

      A suivre dans la durée

      1. Karine a dit :

        Super, merci Carine de ce partage de vécu autour des émotions et du recadrage à froid. Très instructif !

        Ce « fameux problème » a l’air d’en être un sérieux pour ce collaborateur pour qu’il cherche ainsi à s’en décharger, soit par la fuite soit par l’agression (du moins la menace).

  1. Manager les émotions : bas les masques | ML Coaching | Scoop.it a dit :

    [...] Manager les émotions : bas les masques From http://www.kolibricoaching.com – Today, 1:01 PM Cet article est la suite de Les émotions au coeur de notre cerveau. Philippe Horin nous expliquait comment notre processus de décision mêle cortex et système limbique, et comment ce dernier fait parfois un coup d’Etat. Comment tirer partie de ces découvertes ? Comment reconnaître les émotions et les gérer ? De l’art de l’intelligence émotionnelle… avec soi-même et avec l’autre. Via Françoise Hecquard, Muriel Lussignol [...]

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